Bernard Arnault, président de LVMH, a eu des mots durs sur la politique fiscale de la France, ce qui lui a valu un shitstorm phénoménal qui été l'occasion d'une superbe illustration de la logique d'exploitation.
Le point central est le rejet exprimé par l'extrême gauche contre Bernard Arnault, l'encourageant à partir.
Le point de départ : Bernard Arnault critique
Lors de la présentation des résultats annuels de LVMH le 28 janvier 2025, Bernard Arnault a déclaré :
"Je reviens des USA et que j'ai pu voir le vent d'optimisme qui régnait dans ce pays. Et que, quand on revient en France en revenant des USA, c'est un peu la douche froide je dois dire. On a l'impression qu'aux USA, on vous accueille à bras ouverts : les impôts descendent à 15%, les ateliers qu'on peut construire aux USA sont subventionnés dans toute une série d'états, et le gouvernement encourage ça. Le marché se développe très vite. Donc, quand on revient en France et qu'on voit qu'on s'apprête à augmenter les impôts de 40% sur les entreprises qui fabriquent en France ... Quand même. C'est à peine croyable. Donc on va taxer le Made In France. Pour refroidir les énergies, on fait difficilement mieux. Pour pousser à la délocalisation, c'est idéal. Alors je ne sais pas si c'est vraiment l'objectif du gouvernement, mais en tout cas il va l'atteindre. S'il arrive au bout de ses plans, ça c'est inévitable. Alors qu'il y a d'autres solutions. On leur a proposé d'autres solutions. Évidemment la bureaucratie ... *signe d'exaspération* voilà ... Il faudrait faire comme aux États-Unis et nommer quelqu'un pour slasher un peu la bureaucratie, mais dès qu'on essaye de faire ça * rit* bon, là ... on est poursuivis, c'est impossible."
Les critiques en bref
Je vais présenter et commenter rapidement les aspects mineurs des principales critiques que j'ai vues passer. Je ferai un commentaire global plus loin.
L'intervention de Jean-Luc Mélenchon
Jean-Luc Mélenchon a tenu une conférence (= un meeting) à Toulouse le 31 janvier 2024, lors duquel il a répondu à M.Arnault (et un peu plus):
"Quand l'Assemblée Nationale a voté, elle a voté des ressources nouvelles, qu'elle a été chercher chez ceux qui avaient les moyens de les donner. Ceux qui poussent des cris d'égorgés, comme M.Schmoll là ... Oui voilà, Arnault. Qui menacent quasiment de s'en aller. Mais vous savez, le jour viendra, où vous viendrez me dire que vous partez. Vous savez ce que je vous dirai ? Au revoir. *applaudissements* Parce que, la patrie, l'économie a d'abord besoin de travailleurs qualifiés. De travailleuses qualifiées. Le capital, oui bien sûr, mais d'abord ceux qui font la richesse. Ceux qui travaillent. Et pas "en général". J'écoute ces discours à la noix 'nous voulons réindustrialiser'. Oui oui très bien quelle bonne idée pour faire quoi ? Des castagnettes en nickel ? Des patins à roulette ? Ou bien au contraire les centaines, les milliers de machines dont nous avons besoin pour les installer produire de l'énergie qui ne soit pas de l'énergie nucléaire pour qu'on puisse la remplacer aussitôt que l'on pourra, pour produire d'autres engins de transport individuel qui ne soient pas meurtriers ?"
Ici on a plusieurs choses :
- Le mépris
- L'encouragement à partir
- La négation du travail de gestion d'entreprise
Le passage suivant, sur la réindustrialisation, s'inscrit dans la continuité du passage précédent, présentant implicitement l'industrie de LVMH comme inutile. On retrouve dans sa description d'une réindustrialisation non souhaitable et souhaitable sa logique communiste : il ne faut favoriser que les industries compatibles avec le discours politique.
Notons également que le terme employé pour euphémiser les SUV, "autres engins de transport individuel qui ne soient pas meurtriers", permet d'inclure, en fait, toutes les voitures, pour ceux qui souhaiteraient l'entendre ainsi.
Autres commentateurs et politiciens
Regelegorilla
Regelegorilla, un troll d'extrême gauche (difficile de le qualifier de commentateur) nie totalement le fait que B.Arnault, ayant créé et gérant LVMH, "fait vivre 200 000 familles", réduisant son travail de chef d'entreprise à quelque chose qui n'a aucune valeur et qui est remplaçable.
On retrouve la négation du travail de chef d'entreprise, jouant sur l'ignorance de la plupart des gens de ce que c'est.

Chloé Ridel (porte-parole PS)
Chloé Ridel reproche à Bernard Arnault d'avoir "oeuvré pour empêcher la nomination d'un gouvernement de gauche", le faisant implicitement responsable de cet état de fait et évoquant le complotisme anticapitaliste.
Puis l'opposition à l'impôt exceptionnel traduirait "l'arrogance de ceux qui croient que le pouvoir leur est dû". Ainsi elle le muselle, toute critique qu'il émettrait serait de "l'arrogance". C'est aussi une diabolisation, lui prêtant une croyance et un "mépris pour la démocratie" qu'elle ne démontre pas et qui ne ressort à aucun moment.
Le graphique ne démontre rien relativement à ce discours, mais renforce l'image d'arrogance, insinuant qu'ils peuvent se le permettre.
On est clairement dans un discours d'extrême gauche, pour lequel l'initiative privée doit être au service de l'État.
Sophie Binet (dirigeante CGT)
Sophie Binet a réagi sur RTL :
"Ecoutez, ce chantage à l'emploi, on n'en peut plus. Pour rester dans le cas de Bernard Arnault, c'est seulement 20% de ses salariés qui sont en France aujourd'hui. Donc le Made In France est très relatif. Et ses propos, ses comportements sont à l'image des comportements des grands patrons qui coulent le pays. Il n'en ont plus rien à faire de la France, ils n'en ont plus rien à faire de l'intérêt général, leur seul objectif c'est l'appat du gain. Moi j'ai envie de dire "les rats quittent le navire". Voilà ce qu'on voit aujourd'hui.
- Mais, si délocalisation il y a, au bout du bout, c'est quand même des salariés qui perdent leur emploi. Vous pourriez être solidaire de ce combat là.
- Bhé évidemment, la CGT se bat, et on est bien seuls d'ailleurs, pour dénoncer les centaines de milliers de licenciements qui sont en cours aujourd'hui. Mais malheureusement, les patrons n'ont pas attendu cette annonce d'une surtaxation des plus grandes entreprises pour licencier et délocaliser. Je rappelle qu'aujourd'hui la CGT recense plus de 300 plans de licenciement qui menacent quasiment 300 000 emplois. C'est le naufrage de la politique de l'offre d'Emmanuel Macron. Jamais en France les entreprises ont payé si peu d'impôts, jamais les aides aux entreprises n'ont été aussi élevées. C'est quasiment 200 milliards chaque année et pour autant les licenciements se multiplient avec une situation catastrophique. Donc la leçon ce n'est pas qu'il faut continuer à multiplier les cadeaux, c'est qu'il faut empêcher les entreprises et notamment les multinationales, de faire la pluie et le beau temps en France, comme elles le font aujourd'hui, à l'image de ce que fait Renault par exemple à la fonderie de Bretagne."
Ce passage mérite quelques développements :
- D'abord le discours de B.Arnault est présenté comme une menace de délocalisation, ce qui n'était pas le cas, c'était un commentaire politique.
- On a une rhétorique intéressante : puisque LVMH n'aurait qu'une partie de ses employés en France, alors le travail de ses derniers n'aurait aucune valeur et il faudrait ignorer le risque de délocalisation.
- Les grands patrons couleraient le pays. On a là une magnifique inversion victimaire.
- On retrouve l'idée que l'initiative privée devrait être soumise au politique et ne pas délocaliser par patriotisme.
- Elle va jusqu'à qualifier les grands patrons en général de "rats".
L'animatrice relève le premier point et la syndicaliste contourne la question : le fait qu'ils se "battent" contre les licenciement les exonèrerait de leur responsabilité dans la survenance de ces licenciements.
Ensuite elle va diaboliser le bilan de Macron, alors que l'emploi n'a pas été aussi élevé depuis longtemps.
Elle présente la non-taxation exceptionnelle comme un "cadeau".
Elle finit sur une note complotiste, insinuant que les grandes entreprises contrôleraient le pouvoir politique.
Le PCF
Le PCF quant à lui fait plus dans la simplicité, tournant le discours de l'entrepreneur en dérision, en le présentant comme une aumône. On retrouve implicitement l'idée qu'il devrait tout à l'État et que tout argent que ce dernier ne prélève pas est un cadeau de ce dernier.
Cet implicite est renforcé par la suite des messages.

Antoine Léaument, député LFI
Antoine Léaument, député LFI, utilise la tactique du faux dillemme : il faudrait choisir un parasite entre "les milliardaires" et "les travailleurs".
Il s'en sert de levier pour présenter les milliardaires comme des parasites. Et ce, pour se défendre d'une critique très défendable, qui est qu'il est lui-même un parasite. Il se présente en fait comme incarnant l'ensemble des travailleurs.
Nicolas Framont (polémiste, rédacteur en chef de Frustration)
Nicolas Framont réduit LVMH à un de ses produits pour se moquer de sa production.
On retrouve l'idée présente dans le discours de Mélenchon que le politique devrait empêcher d'exister les entreprises ne correspondant pas à son idéologie.
Alma Dufour
Alma Dufour, député LFI, a ajouté sa pierre à BFMTV dès le 29 janvier:
"Il oublie de préciser quand même que grâce à Emmanuel Macron, sa fortune a non pas doublé, mais quadruplé en 7 ans. Donc je trouve ça quand même assez fort de café qu'il nous remercie et qu'il le remercie, Emmanuel Macron, de cette manière-là. Ensuite, pour rentrer dans le fond, sur les délocalisations, ce qu'il oublie de vous dire monsieur Arnault, c'est que depuis 10 ans, son groupe LVMH a délocalisé, alors que pourtant on lui baissait ses impôts. Et c'est le cas de tous les grands groupes. Je vous donnerai une statistique de l'INSEE, qui n'est pas une statistique de la France Insoumise, les grands groupes en 15 ans ont détruit 245 000 emplois, les PME en ont créé 275 000. Ce qui veut dire que vous avez beau baisser les impôts des multinationales, elles ne vous le rendent pas en emplois créés. Et d'ailleurs on n'a pas entendu la proposition d'augmenter de façon très temporaire les taxes au niveau auquel elles étaient avant Macron, ce n'est pas une taxe exceptionnelle de 90%, pour que tous les grands groupes et toutes les industries annoncent des délocalisations. On en est à 150 000 emplois détruits dans l'industrie, 250 000 si on prend le commerce en compte, c'est catastrophique et ce n'est pas dû à la proposition de hausse de taxe en 2025."
Ce n'est qu'une accumulation de mensonges et de manipulation :
- Ce n'est pas grâce à Emmanuel Macron que la valorisation LVMH a augmenté.
- A supposer cette baisse réelle, ce n'est pas parce que vous baissez un peu que vous rendez compétitif.
- La statistique d'emplois "détruits" désigne probablement plutôt des emplois "perdus". Cette sémantique permet de diaboliser les multinationales.
- Le chômage est toujours au mieux depuis longtemps.
- Des délocalisation peuvent se produire parce que les industriels voient la montée en puissance des pseudo-écologistes et autres anticapitalistes. Quand on construit des usines, on raisonne à 10, 20, 30 ans.
Focus sur l'invitation à partir : une clé de l'autoritarisme
L'ensemble de ces interventions expriment le rejet vis-à-vis de Bernard Arnault, l'invitant plus ou moins explicitement à partir. C'est en fait une des stratégies de "pompier pyromane" centrale à l'extrême gauche, ce qui est parfaitement illustré par l'intervention de Sophie Binet.
Diabolisation des chefs d'entreprise
Le point récurrent est la diabolisation des chefs d'entreprises : ils profiteraient des largesses de l'État qu'ils contrôleraient plus ou moins et comble de l'ingratitude n'hésiteraient pas à partir au moindre problème. Bernard Arnault est accusé d'avoir eu un rôle décisif dans l'orientation à droite du gouvernement, de faire du "chantage à la délocalisation", d'être inutile et de produire des choses inutiles.
Il faut s'attarder sur un point important : Bernard Arnault n'a pas menacé de partir, il souligne juste une incohérence politique française. Le fait de lui attribuer cette menace résulte en fait d'une stratégie consistant à museler le patronat : toute critique, toute observation qu'un patron ferait serait une menace inique incarnant l'ensemble des patrons.
Le reste est la doctrine anticapitaliste classique : les patrons sont des profiteurs et ne produisent pas de valeur, etc. Comme déjà souligné, les propos sont littéralement communistes : le fait de ne pas les taxer exceptionnellement est un cadeau. L'État les laisse exister, qu'il disent merci ...
Ce dénigrement s'exprime très cruement dans les propos : "M. Schmoll ... oui voilà Arnault", "les rats quittent le navire". On enjoint aux chefs d'entreprise de partir. Ces politiciens militent donc directement pour l'appauvrissement de la France et la délocalisation. Mais pourquoi donc ?
Faire partir les innovateurs pour garder les facheux
Il ne s'agit pas que des chefs d'entreprises : créer un climat délétère qui fera partir toutes les personnes incompatibles avec l'ordre voulu par les entrepreneurs du militantisme permet de renforcer leur pouvoir. C'est le principe du cancer militant : il ne doit rester que les alliés et les ennemis. Cela permet au pouvoir de la sphère militante de s'étendre.
Et une fois qu'il ne reste que des "alliés", on en fait des ennemis : la révolution mange ses enfants.
Les pompiers pyromanes
Surtout, ce qu'il y a derrière ces discours il y a une mécanique phénoménalement perverse :
- L'extrême gauche dégrade constamment la compétitivité des entreprises et crée un climat hostile aux personnes mêmes des patrons.
- Le centre tente de sauver les meubles avec des aides.
- Ca ne suffit pas, des patrons partent.
- L'extrême gauche les critiquent et les accusent de milles choses horribles (en glissant ses présupposés communistes, comme nous venons de le voir).
Le discours de Julie Binet est à ce titre particulièrement frappant : elle encourage des mesures qui entraineront des licenciements pour pouvoir ensuite se prévaloir de lutter contre ces derniers, le tout en utilisant des techniques de manipulation rhétorique élaborées.
On a vraiment le cas, souvent présenté comme une vue de l'esprit, du militant qui au lieu de lutter contre le problème qu'il prétend résoudre, travaille à sa pérennité.
Ce sont des logique qui sont aussi centrales dans les militantismes pseudo-antiracistes, pseudo-féministes, pseudo-LGBT et, bien sûr, pseudo-propalestiniens.
Le cas Leclerc
Sur LCI, Michel-Edouard Leclerc
"Je pense que ce n'est pas forcément positivement impactant d'avoir un des hommes les plus riches de France qui dit "si ça le fait pas, je quitte le pays.
- C'est Bernard Arnault.
- Oui.
- Ca je trouve que ... d'abord vous m'entendrez jamais dire ça. Moi, je parle à titre personnel, mais je pense que tous les chefs d'entreprise des Leclercs, des Intermarchés, des Systeme U, des Intersports, on est des gens de terroir, on sait d'où on vient, on doit à notre pays, il n'y a aucun d'entre nous qui ferions un chantage comme ça, d'accord. Ca c'est une première chose. La deuxième chose, c'est ce qu'a dit Michelin. Michelin il dit, comme je viens de dire, il faut trouver d'autres financements pour qu'il y ait pas autant d'écart entre les cotisations sociales en France.
- Il dit le coût du travail coûte trop cher, je pays 140€ un salarié qui reçoit 77€ dans sa poche.
- Moi j'aimerais que, quand on augmente les salaires, ce ne soit pas un super hyper coût pour les entreprises et je voudrais que ce salaire bénéficie directement à ce salarié."
Il reprend donc d'abord la diabolisation à laquelle a répondu LVMH ci-contre. Il reprend également l'idée que délocaliser serait une forme de manque de loyauté moralement condamnable.
Le cas de M-E Leclerc est particulièrement intéressant. En effet, on l'a vu plusieurs fois revenir reprenant les argumentaires de la pseudo-écologie.
Il semble jouer le jeu de la gauche en espérant être le dernier à se faire manger (ref à l'allégorie du crocodile).
En même temps, je me demande si sa stratégie, qui est de faire la carpette, n'est pas plus pertinente que celle de Bernard Arnault, qui est en substance d'ignorer la politique et de râler un peu quand il trouve un truc idiot.
PS : je suis tombé sur un post linkedin d'une marque française de textile, qui reprend la désinformation anti-Arnault. Je vois cela comme la démonstration de la faiblesse de la sphère entrepreneuriale, prompte à s'allier à ses pires ennemis s'ils pensent pouvoir en tirer un avantage à court terme contre un concurrent.





