Dermatose Nodulaire Contagieuse : une polémique pseudo-écologiste ?

À partie de juin 2025, la Dermatose Nodulaire Contagieuse (DNC), une maladie touchant les bovins, est apparue pour la première fois sur le territoire métropolitain, en Savoie. Le protocole choisi a connu des résistances, mais il n'y a pas eu énormément de couverture médiatique.

Au contraire, lorsque la maladie est apparue dans le sud en octobre, les résistances sont devenues de plus en plus marquées, explosant le 9 décembre.

Maladie très contagieuse, les élevages touchés étaient entièrement abattus. Néanmoins, des éleveurs rejettent cette pratique, au motif qu'il y aurait d'autres solutions. La grogne enfle, au point où il a fallu dépécher des compagnies de CRS sur un élevage.

Et surprise, plusieurs organisations pseudo-écologistes se sont joints aux mécontents ! Et des antivaxx, peu habitués de la question agricole, rappliquent aussi. Mais que se passe-t-il ?

La désinformation

La dermatose nodulaire contagieuse a été l'objet d'une désinformation intense. On a d'abord trouvé de la désinformation pour dénigrer l'abattage total :

  • (implicite) La vaccination générale ne causerait aucun préjudice à la production ;
  • La perte du statut indemne aurait un impact négligeable ;
  • L'export est une activité malsaine s'intégrant dans le modèle agro-industriel, le sanctionner n'est donc pas un problème.

Il y a aussi eu des mensonges plus directs, comme l'allégation de Kyria Gay selon laquelle 70 vétérinaires avaient refusé d'euthanasier les vaches d'un élevage infecté et avaient été radiés, ainsi que l'utilisation d'image générées par IA.

Bien sûr, nous commencerons par présenter rapidement la maladie.

Les protagonistes

C'est sans doute le point le plus intéressant de cette polémique : elle a rassemblé des acteurs très différents. On a évidemment eu les syndicats agricoles et leurs alliés, mais aussi des éléments n'étant pas du monde agricole : des influenceurs et toute la sphère antivaxx.

Syndicats agricoles et leurs alliés

Les syndicats agricoles ont évidemment été les principaux acteurs de cette polémique. La Coordination rurale a été particulièrement en avant, mais la Confédération paysanne et l'extrême gauche ont suivi le même mouvement.

Influenceurs hors du monde agricole

Plusieurs influenceurs plus ou moins proches du monde agricole, comme "Jean-Louis" (un routier retraité qui fait une sorte de cosplay d'agriculteur) et Tatiana Ventôse ont rejoint

Après l'annonce, le 10 janvier, du départ de Paris par la Coordination rurale, Bertrand Venteau a au contraire été attaqué, qualifié de vendu, par ses "alliés" d'hier. Les réactions sous l'annonce, sont édifiantes et montrent bien que l'agriculture n'a jamais été un sujet d'intérêt pour ces gens.

Antivaxx

Cela a un peu été la surprise, mais l'écosystème antivaxx issu de l'ère Covid s'est rué pour dénigrer la stratégie du gouvernement après le 11 décembre. Ils étaient sans doute trop heureux de dénigrer Macron et une politique sanitaire.

S'agissant des antivaxx, la rupture était anticipée : les syndicats agricoles demandent davantage de vaccination, pas moins.

L'économie

La désinformation sur la DNC a nuit aux éleveur et profité à beaucoup de monde.

Une désinformation nuisible aux éleveurs

L'économie se cette polémique n'est pas favorable aux éleveurs, car elle favorise la diffusion de la maladie en dénigrant les instructions sanitaires, encourageant la dissimulation, et retardant les abattages. Ainsi il est probable que le retard pris en Savoie à cause de la mobilisation syndicale a infecté de nombreux voisins.

Elle leur nuit également en rendant le grand public plus confus et en ayant dégradé leur relation avec les vétérinaires.

Une désinformation rentable pour certains

Cette polémique a d'abord été utile aux extrêmes politiques, en alimentant les discours complotistes, anticapitalistes, anti-Macron, anti-protocoles sanitaires.

Elle a aussi été utile à tous les influenceurs qui, comme Tatiana Ventôse, se sont greffés dessus.

Des comptes agitateurs aux auteurs non-identifiés ont également réussi à lever des fonds : près de 30K€ !

Commentaire

Les solutions : des pseudo-alternatives ?

Des solutions sont présentées comme des alternatives à l'abattage, notamment la vaccination. Cette dernière fait évidemment partie de la solution et est mise en oeuvre par les autorités. Néanmoins la Coordination Rurale et la Confédération paysanne demandent la vaccination du territoire entier (5) avec, si j'ai bien compris, des abattages très ciblés.

Néanmoins, la vaccination n'est classiquement pas curative. S'agissant de la vaccination de tout le cheptel, cela pose des difficultés en termes de logistiques : il faudrait énormément de vétérinaires et de vaccins. De plus, les exploitations ne seraient plus considérées comme "indemnes" peandant plusieurs mois, ce qui pose problème pour l'exportation.(5, 11'35")

Une telle solution serait très couteuse, pour absolument tous les éleveurs, et permettrait à la maladie de se diffuser, notamment chez nos voisins. De plus, le vaccin a des effets secondaires.

(8)

Enfin, les prétentions à pouvoir repérer rapidement les vaches infectées sont illusoires : la maladie est souvent asymptomatique, le test est d'une efficacité relative

La réponse sur la démarche à suivre est à nuancer (9), mais l'opposition ressemble en fait à une pseudo-alternative : une "solution" qui n'est en fait qu'un élément de langage. C'est une possibilité étayée par

De plus, selon l'administration, le choix de la solution technique a été concerté. Notez l'erreur de communication de laisser cette concertation privée.

On peut de plus se demander si les syndicats protestataires, CR et Confédération paysanne, ne protesteraient pas aussi si l'État avait imposé dès le début la vaccination obligatoire de tous les bovins (la solutions demandée). Ils se seraient alors plaint de l'impossibilité d'exporter les bêtes et du système technocratique qui leur impose plus de contraintes, alors qu'il y avait comme alternative l'abattage de troupeaux.

Néanmoins, au-delà de cette réaction épidermique, c'est surtout la mobilisation de forces extérieures au monde agricole qui a fait monter la polémique. En effet, la mise en oeuvre de l'abattage n'avait pas posé autant de problème en Savoie et avait permis de juguler efficacement l'infestation, malgré les protestations de la CR, qui ont permis l'infection de davantage de fermes.

La problématique a été parfaitement résumée par le président de l'Ordre National des Vétérinaires dans son communiqué du 4 décembre, dont voici un extrait :

Le dernier cas de dermatose nodulaire contagieuse bovine dans le Doubs, et sa conséquence le dépeuplementpréventifdu troupeau de 82 bovins, est l'occasion d'un déchaînement de violences et de contenus haineux sur les réseauxsociaux à l'égard des vétérinaires sanitaires, à l'égard de la profession vétérinaire et de l'Ordre desvétérinaires.

Il semble que cette communication inacceptable soit alimentée par un agglomérat de personnes issues de lamouvancecomplotiste, antivax et proches sinon adhérentes de la Coordination Rurale.

Ainsi, la plupart des publications sont en réaction à des messages postés par Monsieur Pierre-Guillaume MERCADAL,membre de la Coordination Rurale, ou de Madame Hélène BANOUN, pharmacienne biologiste notoirement connue poursespositions antivax.

Ce nouvel épisode visant l'intégrité physique des vétérinaires sanitaires, alors qu'ils réalisent pour le comptedel'Etat des missions sanitaires, fait suite aux communications violentes de l'été dernier émanant de laCoordinationRurale et de la Confédération paysanne, parfois portées par des vétérinaires qui font le choix de prises depositionmilitantes dans le cadre de leur exercice.

Il est à craindre que ces communications haineuses, agressives et récurrentes finissent par nourrir un ressentitelque des actes irréversibles soient commis à l'encontre des vétérinaires.

Un mouvement nocif pour les agriculteurs

La prolifération de désinformateurs en tous genres devrait alerter le monde agricole. Pourquoi vous croyez que Kokopelli et les Soulèvements de la terre vous soutiennent ? Vous croyez qu'ils se sont brutalement arrêtés de participer au système d'asservissement de l'agriculture qu'est la pseudo-écologie ? Pourquoi les antivaxx qui ne sont jamais là pour défendre l'agriculture contre la désinformation, rappliquent pour prétendre soutenir les agriculteurs et leur dire "d'aller jusqu'au bout" ? Pourquoi harcèlent-ils ceux et celles qui, eux, luttent depuis des années contre la désinformation, qui est la vraie source de souffrance du monde agricole (oui parce que la réglementation tombe pas du ciel) ?

Tous ceux encouragent les agriculteurs à "aller jusqu'au bout", ce ne sont pas eux qui vont payer les pots cassés. C'est la logique de l'exploitation : ils veulent pousser d'autres à mettre le bordel et à en pâtir. Quant à la Coordination rurale, ils se mettent en avant comme s'ils agissaient pour la profession.

Ce genre de manifestations entame, en plus, le capital sympathie accumulé par les agriculteurs, brouillant les cartes. L'opportunisme de quelques militants est mis au même niveau que les protestations légitimes, cela fait apparaitre les secondes comme n'étant pas légitimes.

La stratégie de bordélisation de la Coordination rurale

Le comportement de la Coordination rurale semble très douteux ici, générant quasiment à elle seule toute l'agitation initiale et, surtout, avec un langage très grandiloquent pour le sujet. En effet, on parle, rappelons-le, d'une mesure sanitaire de petite envergure (quelques milliers de bêtes, sur 17 millions) pour juguler une épidémie qui pourrait "mettre à genoux" l'ensemble de l'élevage bovin français.

Est-ce qu'on veut imposer la vaccination de 17 millions de bêtes, avec les dégats économiques que cela entraîne, plus l'indisponibilité des vétérinaires en question (qui sont déjà une profession dont les éleveurs manquent si j'ai bien suivi), laisser mourrir des milliers de bêtes (le vaccin n'a pas l'air 100% efficace) et les effets secondaires, ou bien tuer quelques milliers de bêtes INDEMNISEES ?

Si l'État voulait imposer le vaccin, ils se plaindraient de l'option et demanderaient les abattages.

Dès lors, pourquoi tiennent-ils des discours grandiloquents ("Ce n’est pas seulement un combat local, c’est un combat pour l’avenir de nos campagnes."), alors qu'ils luttent littéralement pour laisser se développer une maladie terrible ? Des propos comme « À force de tuer les troupeaux, on va éradiquer le cheptel bovin français. » ne sont pas de simples outrances, mais un discours complètement irresponsable quand on est face à une épidémie qui peut, elle, "éradiquer le cheptel bovin français".

On voit qu'ils ont en réalité adopté une stratégie de "bordélisation" : agiter le mécontentement pour gagner en notoriété en canalisant à leur profis le mécontentement du monde agricole.

Que la Confédération paysanne, organisation pseudo-écologiste, n'hésite pas à recourrir à cette stratégie n'avait rien d'étonnant. Mais pour la Coordination rurale, de mon point de vue (lointain), c'est une première et il n'y aura pas de retour en arrière.

Cela questionne : est-ce que la Coordination rurale va s'adosser à l'extrême droite comme la Confédération paysanne s'adosse à l'extrême gauche, avec une logique de subordination ?

Notons en outre qu'en suivant cette logique, la CR a intérêt à favoriser le développement de la maladie, pour pouvoir agiter encore plus le ressentiment et prétendre que l'État aurait dû immédiatement suivre leurs préconisations.

Un problème avec le monde agricole

Des vétérinaires et agriculteurs ont défendu la stratégie mise en oeuvre.

Néanmoins, on entend beaucoup des agriculteurs qui se prètent au jeu. On comprend parfaitement qu'ils soient épidermiques face aux ingérences constantes de l'État dans leur activité et les mépris constant de la sphère pseudo-écologiste. Ce mépris est porté par des milliers de militants chaque jour depuis des décennies.

Quand j'ai commencé à étudier l'innovation écologique, j'ai vite senti cette animosité, puis j'ai compris pourquoi, ce qui m'a amené à le décrire dans "L'Agribashing, une violence qui se prétend légitime".

Néanmoins, là ce n'est pas une réaction épidermique, c'est un pétage de cable intersidéral. Vous avez des agriculteurs qui luttent pour une mesure ... contre laquelle ils lutteraient si l'État l'imposait, la qualifiant d'inutilement lourde et technocratique.

Ce faisant, ils se décrédibilisent et participent à l'incompréhension généralisée, au brouhaha ambiant qui est si favorable à la prospérité des désinformations agricoles. Ils participent ainsi à la même oeuvre que les pseudo-écologistes, ceux qui sont à l'origine des maux dont ils disent souffrir.

Les agriculteurs devraient se demander : est-ce qu'ils ne sont pas un peu trop facile à manipuler ? Quand vous laissez vos alliés constants depuis des années se faire harceler par vos alliés d'un jour, trop heureux d'avoir trouvé des partenaires d'hystérie, qu'est-ce que cela dit de vous ?

Quant à ceux qui restent silencieux, est-ce qu'ils croient que leur représentation collective ne dépend pas d'eux ?

Bref, le monde agricole doit se remettre en question. C'est d'ailleurs un des éléments qui ressort de mon étude de la pseudo-écologie : une large part de la désinformation agricole vient du monde agricole lui-même. Lorsqu'un fruit trop mur pourrit, ce n'est pas uniquement parce qu'il y a des organismes pour le flétrir, mais aussi parce qu'il présente un terrain adéquat pour les attirer.

Conclusion

Cette polémique a ceci d'extraordinaire qu'elle montre avec une absolue clarté la tenaille identitaire qui attaque de part et d'autre de l'échiquier politique les acteurs rationnels.

On voit apparaître aussi clairement le populisme de certains acteurs, comme Alexandre Jardin ou la Coordination Rurale dans son ensemble, qui démontrent ici faire moins de cas des agriculeurs et de l'agriculture que de leur notoriété.

On constate aussi l'incompétence communicationnelle du gouvernement, qui n'a pas trouvé de meilleure idée qu'envoyer les CRS pour donner des billes à ceux qui critiquent son "autoritarisme". Ils auraient pu tenter des mesures de communication intelligentes, comme une campagne pour sensibiliser aux dangers de la maladie et culpabiliser les élevages qui choisissent de refuser l'abattage. C'est aussi ça la faiblesse des institutions.

Je concluerai cet article avec le propos de Géraldine Woessner :

"L’ampleur des réactions hystériques sur la dermatose nodulaire, et ces armées d’ignorants hurlant au complot, après la crise de nerfs de l’été contre la loi Duplomb, me fait craindre le pire pour mon pays. Nous souffrons collectivement d’une pathologie mentale lourde - irrationalis severum."

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Références