Protagonistes de la désinformation sur la dermatose nodulaire contagieuse

Le thème de la Dermatose Nodulaire Contagieuse a attiré une myriade d'acteurs. D'abord les syndicats agricoles minoritaires et leurs alliés, mais aussi des influenceurs en tous genre. Certains, simplement avides d'attention, d'autres qui en ont après l'argent des crédules. Puis, un peu à part, même si pas tout à fait, la sphère antivaxx (qui n'a visiblement pas compris que les agriculteurs protestataires demandent plus de vaccination).

Un monde agricole divisé

Le mouvement est avant tout un mouvement agricole.

De nombreux agriculteurs ont manifesté contre les abattages d'élevage. Ainsi 200 agriculteurs et 50 tracteurs ont bloqué, entre autre, la rocade d'Albi. 150 autres ont perturbé la circulation à Agen. (1) Lors de la soirée du 11, des affrontements ont eu lieu à un élevage à Bordes-sur-Arize. D'autres agriculteurs ont arosé de fumier et de lisier Limoges.

La FDSEA du 31 a appelé à soutenir les éleveurs touchés par la DNC.

Le président de la chambre d'agriculture du Gers (ancien président de la CR Occitanie) s'est plaint de la violence de l'État (1).

Plusieurs agriculteurs ont exprimé avec beaucoup d'audience leur mécontentement. Même Cédric et Brunot Cardot s'y sont prétés.

Ce rejet peut s'expliquer par plusieurs choses :

Les atomes crochus entre extrême droite et extrême gauche

On va avoir la convergence : les populistes utilisent tous les mêmes thèmes (haine du système existant, de la FNSEA, des journalistes qui luttent contre la désinformation agricole, etc.). Mais aussi l'opposition : l'essentiel du ressentiment des agriculteurs radicalisés a été généré par les pseudo-écologistes.

J'ai trouvé pertinent d'approfondir ces liens.

Le rejet de la rentabilité et du commerce international comme objectif légitime à l'agriculture

Pour les pseudo-écologistes comme pour l'extrême droite, l'agriculture n'est pas censé être une activité lucrative. Le "vrai" agriculteur est, pour eux, quelqu'un qui galère et nourrit les gens du coin.

Vendre à l'étranger est présenté comme une perversion du "système capitaliste", peu importe si c'est la logique, souvent très pertinente d'ailleurs, d'une large part de l'agriculture.

Notons néanmoins qu'ils arrivent de plus en plus à leur fin : la France recule chaque année dans le classement des pays exportateurs de nourriture.

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On voit bien dans cette convergence-ci la psychologie des agriculteurs souscrivant à ces récits : ils vont soutenir les narratifs qui écrasent leur activité pour protéger un intérêt cognitif. Il serait intéressant d'étudier s'il ne s'agit pas d'une sorte de revanche contre un système dans lequel ils seraient en échec (réel ou perçu).

La détestation des institutions

L'accusation de mépris

Un élément qui revient parfois est l'accusation de mépris : les "élites" mépriseraient le bas peuple.

Cette stratégie consiste en fait à s'adresser à une population qui se sent méprisé (ici des agriculteurs notamment à cause de l'agribashing) et de dériger cette vexation contre un ennemi. De plus, cela permet de donner le sentiment à ladite population qu'on est de son côté.

C'est un outil classique du populisme.

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Le repoussoir pseudo-écologiste

Ainsi Marine Le Pen a déclaré : "C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, ils en peuvent plus nos agriculteurs. C'est pour ça que tout le monde les soutient. Parce qu'entre le Mercosur, la baisse annoncée de la PAC, les agressions de la part des talibans écologistes.

Les convergences écosystémiques

L'appel au nazisme

L'extrême droite comme l'extrême gauche utilisent souvent la figure du "nazi" comme repoussoir extrême pour un oui ou pour un non. Ce faisant ils relativisent la gravité du nazisme et de la Shoah. C'est cohérent avec la perméabilité de ces deux courants, parfaitement incarné par Alain Soral (qui est aussi maître à penser en la matière d'une partie de la gauche, comme le député David Guiraud) et l'antisionisme.

On a pu voir ce phénomène avec Alexandre Langlois, de Tocsin.

x.com/AlexLanglois_/status/2000826897530544237

Les syndicats agricoles et leurs alliés

La Confédération paysanne et la gauche

La Confédération paysanne est un syndicat agricole minoritaire que nous connaissons bien ici, car c'est aussi un levier important de la pseudo-écologie.

La Coordination rurale et la droite-extrême droite

Pierre-Guillaume Mercadal

Pierre-Guillaume Mercadal est éleveur de porcs laineux en agriculture biologique à Montjoi dans le Tarn-et-Garonne. Il gère la Ferme des Cochons Laineux et commercialise sa production en salaisons et charcuterie.

Patrick Legras

Patrick Legras a été porte-parole de la Coordination rurale et est actuellement président de la section Hauts-de-France (si j'ai bien compris). Il a notamment gagné en notoriété dans les mouvements agricoles de ces deux dernières années.

Les influenceurs

Le "trio"

Kyria Gay, "Jean-Louis" et Pierre-Guillaume Mercadal ont formé une sorte de trio au début des manifestations.

Les deux premiers sont des influenceurs. La première avait déjà une audience notable pour son restaurant. Le second est un ancien routier dont l'audience avait déjà motivé un reportage de France3.

Ce trio semble s'être constitué dans la manifestation du 11 décembre et a continué ensuite.

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[lien] (a priori le 8 janvier)

Kyria Gay

Kyria Gay est une restauratrice du Sud de Toulouse - 'petite' agricultrice. Elle anime avec un certain succès ses pages Facebook et Instagram. Son audience, déjà remarquable (5-15K likes sur ses publications instagram antérieures) a explosé avec la polémique. De plus, l'archipelle, un influenceur (que je connais notamment pour ses vidéos sur l'éco-construction) lui a consacré un reportage.

Les mémoires de Jean-Louis

C'est un routier retraité, "paysan de coeur" qui raconte des trucs et se met en scène sur instagram (319k followers) et Youtube (100k followers) et Tiktok (>500K followers). Voici quelques extraits :

Non moi si j'avais un troupeau, qu'on m'abat mon troupeau devant moi, je te jure que, il faudrait qu'il passe sur moi. Eh mais je te dis, le premier mec qui se pointe en face, il prend, hein. Je suis mort. C’est sûr. Mais c’est mort pour une bonne cause.

Ça ils ne me feront pas ça à moi, hein. Ah non, non. Non, non. Tant pis. Euh, de toute façon, il faut se sacrifier un jour ou l'autre. Il va falloir se sacrifier. Mais moi tu me pètes ma vache qui est malade ou quoi que ce soit là... Si elle n'est pas malade, je te certifie que le mec il a intérêt à faire attention. Il faudra qu'il passe dessus, moi, pour la tuer. Et ça je le dis, je le ferai. Et il faut que tout le monde le fasse.

Les gars maintenant qu'ont des animaux, ils commencent à comprendre. Euh, il va peut-être pas falloir trop trop faire ça là parce qu’ils sont avertis déjà les gars. Il va falloir qu'ils fassent attention. À la rigueur, à la rigueur, la bête qui est contaminée, qu'on l'abatte, ok. Mais on n'abat pas tout un troupeau. Regarde chez nous là, il s'en est tué tout un cheptel. Eh ben il n'y avait pas une vache de malade. Alors c'est quoi ça ? Ben c'est les nouvelles normes, tu vois.

Exactement, j'ai entendu dire que c'était parce que c'était les normes européennes.

Ah ben les normes européennes ! Mais qu'est-ce qu'ils nous cassent les pieds avec l'Europe ! Putain mais nom de Dieu ! Hein, on n'est pas bien en France ? Qu’est-ce qu'on s'emmerde avec l'Europe là ? Ça nous coûte les yeux de la tête et puis ils te pondent des lois là comme ça sans réfléchir ce type de bureaux là. Ils savent pas ce que c’est de monter un cheptel.[...]

"Moi je suis Français, je respecte le drapeau Français et j'aime la France. Le reste je m'en fous moi. Les européens ...*fait mine de cracher au sol*"

Ca sert à rien d'en parler [...], y'aura aucun résultat. Les gens ont pas compris.

[lien]

Un autre passage, du 13 décembre, le lendemain de l'abattage du troupeau de 208 bêtes en Ariège.

...dire, parce que j'ai mal à la tête, parce que j'en ai pris plein la gueule. Je suis encore ému et je suis vraiment désolé d'en être arrivé là. Pensé qu'on allait y arriver. Bon.

Voilà. Alors, à tous ces petits gendarmes là, les CRS. Bravo les gars. Bravo. C'est ce que vous avez fait.

Alors, je vais quand même vous dire ce que vous avez fait. Vous avez craché sur le drapeau français. Vous avez craché sur les gars qui ont chanté la Marseillaise. Vous avez craché sur les gens qui chantaient le Chant des Partisans. Vous avez craché dessus.

Et vous vous dites militaires ? Vous savez ce que vous êtes ? Pourritures. Des pourritures. Vous n'êtes que des gamins. Vous êtes des gamins de 20 ans, 30 ans...

[lien]

On retrouve le discours anti-flics de l'extrême gauche.

Papacito

Papacito influenceur très populaire d'extrême droite, a déclaré rejoindre le mouvement : [lien]

Il avait déjà auparavant été l'écho des collectes de Mercadal (ce qui avait ramené à ce dernier ~750K€).

La sphère antivaxx

La sphère antivaxx a été active très tôt, bien avant l'explosion médiatique le 11 décembre.

On le voit notamment à travers l'implication d'Hélène Banoun très tôt. Elle déclare par exemple que l'ivermectine est efficace contre la DNC dès le 23 juillet. Mieux, une vidéo du "Conseil Scientifique Indépendant", une sorte de groupe avec Louis Fouché, est dédiée au sujet en octobre. Elle présente conjointement avec un membre du GIE Zone verte, un groupe de vétérinaires qui a eu un rôle notable dans la diffusion de la désinformation.

Une victoire de l'extrême droite ?

Il semblait clair que l'extrême gauche ne fait que tenter d'exister, de gérer le dommage en faisant semblant de ne pas être la cible de l'ire des agriculteurs.

Néanmoins, on verra qu'à mesure que le temps passe, l'extrême gauche s'en sort très bien. En effet, elle a pu dérouler ses éléments de langage sans opposition, en surfant sur la dynamique créée par l'extrême droite.

Il faut noter que les autorités ont identifié une action du Kremlin pour alimenter la controverse : [lien]