Hugo Clément, commission, acétamipride et irrigation [24/02/2026]
Commentons le "Worldwide Integrated Assessment (WIA) on systemic insecticides" 2021, le rapport phare de la Task Force on Systemic Pesticides.
Furlan, L., Pozzebon, A., Duso, C. et al. An update of the Worldwide Integrated Assessment (WIA) on systemic insecticides. Part 3: alternatives to systemic insecticides. Environ Sci Pollut Res 28, 11798–11820 (2021). doi:10.1007/s11356-017-1052-5
La Task Force on Systemic Pesticides
Cette étude s'inscrit dans le travail d'un groupe de scientifiques constitué en 2009 sur la conviction commune que les NNI seraient responsables d'un effondrement de l'entomofaune :
« Sur la base d'études existantes et de nombreuses observations sur le terrain ainsi que de preuves circonstancielles accablantes, ils en sont venus à l'hypothèse que la nouvelle génération de pesticides, les néonicotinoïdes persistants, systémiques et neurotoxiques et le fipronil, introduits au début des années 1990, sont susceptibles d'être responsables au moins en partie de ces baisses. » (van Lexmond et coll. 2015)
Si le propos semble mesuré, le nom dudit collectif ne laisse pas trop d'ambiguïtés : « Task Force on Systemic Pesticides » (TFSP). Notez que le président de ce groupe, van Lexmond, est l'un des fondateurs du World Wildlife Fund. La neutralité de l'organisation est pour le moins sujette à caution.
S'agissant de l'étude elle-même, elle ne fait jamais référence aux variables agronomiques. Les auteurs rapportent uniquement des éléments très partiels des études : ont-ils observé des différences de rendement selon les contextes (climat, sols, etc.) ?
Neonicotinoids and crop yields
La partie « Neonicotinoids and crop yields » n'est qu'une énumération de quelques études. Les auteurs commencent d'ailleurs par un avertissement :
« Peu d'information est disponible sur la performance des NNI sur les rendements des cultures traitées. »
Les agriculteurs dépenseraient donc des milliards d'euros en produits dont ils ne connaîtraient pas trop les effets — ce qui est évidemment faux (une recherche « neonicotinoids » sur Google Scholar retourne 51 000 résultats), mais cela véhicule l'idée que les agences sanitaires autorisent n'importe quoi.
Les auteurs appliquent une méthode de raisonnement propre à la toxicologie — étudier l'effet d'une molécule sur l'environnement pour limiter les dégâts — à l'agronomie, dont l'objet est d'évaluer l'intérêt potentiel d'un traitement. Il existe une infinité de façons de mal utiliser les NNI ; les lister toutes n'apporte rien. C'est comparable au fait d'étudier de nombreux usages inappropriés d'un médicament et, considérant que beaucoup s'avèrent inefficaces, de conclure qu'il ne faut pas l'utiliser du tout. La méthode de revue n'est par ailleurs pas précisée : comment les études ont-elles été sélectionnées ? Rien ne permet d'exclure un biais de sélection.
On observe également des raisonnements malhonnêtes :
« En Italie, implémenter l'IPM résulterait au plus au traitement d'environ 4 % des cultures de maïs avec des insecticides. Cela signifie que 96 % de ces champs ne nécessiteraient aucun traitement insecticide. » (Furlan et coll. 2018, p. 11800)
C'est comparable à affirmer que le vaccin contre la rougeole est inutile pour plus de 99,99 % de la population parce qu'il n'y a que quelques centaines de cas par an. Il s'agit d'un traitement préventif et assurantiel — comme un vaccin. D'après des agronomes consultés, la Protection des Cultures Intégrées (IPM) n'interdit pas de prévenir l'apparition d'une infestation. Sa présentation par les auteurs est donc trompeuse.
Examen des études citées
Examen des études citées :
- Hokkanen et coll. (2017) : corrélation par province en Finlande entre diminution de rendements de colza et utilisation d'enrobage de semences. Aucun contrôle décent des variables (changements de régulation, usage des terres), interprétation des tendances discutable.
- Budge et coll. (2015) : les rendements de colza ne seraient pas significativement augmentés par l'enrobage. Les auteurs eux-mêmes écrivent pourtant : « Nous produisons la première preuve que les fermiers qui utilisent des enrobages de semences réduisent le nombre d'applications foliaires d'insecticides et peuvent en tirer un retour économique. » Les NNI ont remplacé d'autres pesticides ; évaluer leur efficacité exige de contrôler l'utilisation de ces derniers.
- Furlan and Kreutzweiser (2015) : les effets de l'enrobage sur les grains seraient négligeables, principalement parce que la majorité des populations de ravageurs seraient faibles. Les auteurs citent leur propre papier pour le TFSP. Il est normal que les NNI n'apportent pas grand-chose en l'absence de ravageurs.
- Nogueira Soares et coll. (2017) : le thiamethoxam améliorerait les performances physiologiques des semences de melon ou de pastèque traitées.
- Tamindžić et coll. (2016) : trois formulations commerciales (Poncho, Gaucho, Cruiser) diminueraient la germination des graines de maïs traitées. Cela critique des formulations spécifiques, pas les NNI en général.
- Deguines et coll. (2014) : sur 54 cultures françaises sur 20 ans, les bénéfices de l'intensification agricole seraient inversement proportionnels à la dépendance aux pollinisateurs. Ne porte pas sur l'efficacité des NNI.
L'essentiel du papier est consacré aux « alternatives » aux NNI et ne porte pas sur leur efficacité. Il est publié dans une revue d'écologie (Environmental Science and Pollution Research), alors que son propos est strictement agronomique.
Un papier insignifiant
Au final, ce papier ne dit rien sur la question de l'efficacité des NNI, ce qui n'empêche pas Jean-Marc Bonmatin de le présenter ainsi :
« Le premier enseignement de cette synthèse des connaissances disponibles est que dans la grande majorité des cas, l'utilisation de ces substances n'augmente pas les rendements agricoles. »
La nuance lui permet de dire quelque chose qui n'est pas forcément faux (si les NNI ont simplement remplacé d'autres insecticides, ils n'ont pas mécaniquement augmenté les rendements), tout en faisant comprendre quelque chose de faux (les NNI seraient inutiles). On observe deux glissements successifs :
- de « les NNI n'augmentent pas toujours les rendements » à « les NNI augmentent rarement les rendements » ;
- de « les NNI n'augmentent pas les rendements » à « les NNI sont inutiles ».