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08-2023 Reporterre et les frelons

Reporterre vient de publier un article assez atypique, qui dit des choses intéressantes sur la pseudo-écologie: Frelons asiatiques, un essaim de préjugés ( https://reporterre.net/Frelons-asiatiques-un-essaim-de-prejuges).

Résumé

L’article est écrit par une des « reporters » dudit média et traduit essentiellement l’interview de François Lasserre, « Auteur (37 livres!), conférencier et formateur » sur le sujet des insectes, adoptant la posture de débunker d’idées reçues. Il semble bien intégré à l’écosystème pseudo-écologiste et cite, parmi ses auteurs préférés Pierre-Henri Gouyon (https://www.faunesauvage.fr/fsscientifique/francois-lasserre) …

Il s’inscrit dans une suite d’articles, « Les nuisibles, ces mal-aimés« , défendant les nuisibles, ici les frelons asiatiques. Il a pour objet de présenter positivement ces derniers. Je vous laisse aller voir l’article, je vais juste extraire les principaux éléments qui construisent cette image de créature injustement mal-aimée.

  • L’animal préféré de François Lasserre serait le frelon asiatique, soulignant une fascination pour son approche de chasse: « Quand il est en vol stationnaire devant sa proie, c’est absolument dingue, magnifique ! ».
  • Le frelon asiatique ne devrait plus être qualifié d’asiatique selon la Société d’entomologie d’Amérique parce que ce terme serait « susceptible d’attiser la peur, voire de créer de la discrimination raciale ».
  • Il est « craintif et complètement inoffensif, « dès lors qu’il est en dehors et à une certaine distance de son nid ». »
  • Sa piqure, contrairement au préjugé, ne serait pas particulièrement dangereuse : « Elle n’est pas plus dangereuse que celles des autres guêpes et elle l’est même moins que celle de l’abeille. »
  • Son seul tort serait de s’attaquer à l’abeille domestique, le « seul insecte qui a un syndicat ».
  • Les programmes de sélection génétiques auraient favorisé des lignées peu agressives, « ce qui pourrait expliquer en partie leur inefficacité à se défendre contre ce nouvel ennemi. ».
  • C’est un facteur d’affaiblissement des ruches parmi d’autres et, si les abeilles représenteraient 70% de leur alimentation en milieu urbain, cela diminuerait de moitié dans un « milieu diversifié ».
  • Les solutions pour lutter contre le frelon asiatique « suscitent le débat entre apiculteurs et scientifiques, parfois même entre scientifiques. »
  • Il faudrait apprendre à cohabiter avec le frelon (sauf si on est apiculteur), car on ne pourra pas l’éradiquer

La conclusion est importante :

Sa présence soulève « de nombreuses questions économiques, mais aussi philosophiques et culturelles », observe l’entomologiste. Ce frelon nous oblige ainsi à nous questionner sur notre tendance à stigmatiser la totalité d’une espèce, sous prétexte que certains individus nous ont posé, un jour, un problème. « C’est notre façon d’accueillir le vivant qui est à repenser. »

Un bullshit remarquable, une rhétorique pro-immigration

Avant d’approfondir les faits allégués, il y a un point qui m’a interloqué et qui n’a rien à voir avec ces derniers: l’article est construit comme une allégorie sur le thème de l’immigration …

Premier passage

Il y a un passage que je trouve particulièrement remarquable :

Pour l’entomologiste français aussi, « frelon asiatique » est un nom trop connoté : « C’est le frelon étranger, l’Asiatique, face au frelon européen. D’ailleurs, le vrai nom du frelon dit “européen” est en réalité frelon d’Europe. Mais par glissement sémantique, il est devenu le frelon de chez nous face au frelon venu d’ailleurs. »

Il n’y a rien d’inexact à présenter le frelon asiatique comme étranger, car il l’est, ayant été introduit par l’activité humaine en 2004. La seconde phrase est encore plus surprenante, puisqu’elle ne dit absolument rien: il n’y a pas de différence sémantique entre « européen » et « d’Europe », ça veut littéralement dire la même chose. Et si les deux espèces sont concurrentes (ce qui me semble être le cas), il est logique de les opposer.

Le passage a donc l’air complètement anodin et idiot … Sauf que non.

Il va d’abord conforter l’idée que le frelon asiatique serait injustement stigmatisé d’une part et qu’il y aurait une manipulation sournoise dans la manière de nommer les choses qui y contribuerait. On retrouve donc, en plus, l’idée d’une société injuste.

On trouve même potentiellement l’idée d’un pouvoir, capable de nommer les choses, manipulateur (QUI a fait ce changement sémantique ? #noussachons). Globalement, cela renforce l’image de debunker – lanceur d’alerte que veut se donner l’interviewé.

Enfin on sent poindre le stigmate: voir le frelon asiatique, « étranger », comme nuisible, ce serait d’extrême droite.

Second passage: l’explicitation

Cet axe est explicité dans la conclusion, que j’avais déjà citée plus haut :

Ce frelon nous oblige ainsi à nous questionner sur notre tendance à stigmatiser la totalité d’une espèce, sous prétexte que certains individus nous ont posé, un jour, un problème. « C’est notre façon d’accueillir le vivant qui est à repenser. »

Cet article est conçu comme une allégorie pour un discours pro-immigration.

Fact-checking

La Parisien a écrit un article fouillé sur le sujet: Frelons asiatiques : dix choses à savoir sur cet insecte envahissant. Il serait arrivé en France en 2004, avant de se répandre rapidement en Espagne et au Portugal. C’est une espèce qui se reproduirait très rapidement et causerait une dizaine de décès chaque année en France. L’insecte ne serait effectivement pas agressif: « Les rares personnes piquées l’ont été en tentant de détruire un nid ou en touchant une ouvrière par inadvertance ». Son venin ne serait effectivement pas « particulièrement toxique » (sous-entendu par rapport aux autres venins) (mais bon, ceux qu’il a tués n’utiliseraient probablement pas ce terme …). Le Monde écrit en substance la même chose dans son blog sur le jardinage.

Je suis allé voir s’il y avait des papiers sur le frelon asiatique, et je n’en ai trouvé qu’un:

J’avais trouvé un article sur les « asian giant hornet« , mais il s’agit d’une autre espèce, plus grosse, (Vespa mandarinia, alors que celle dont il s’agit ici est Vespa velutina nigrithorax) qui serait apparue au Canada à partir de 2019.

L’article, en français, dit ceci:

  • « L’éradication de ce frelon est une priorité depuis son arrivée en France. Il a même été classé danger sanitaire de deuxième catégorie, car il met en péril l’économie de certaines filières. »
  • « En Asie, le frelon asiatique est particulièrement agressif puisqu’il est à l’origine de soixante-dix décès par an en moyenne au Japon, par exemple, alors qu’en France, nous en dénombrons sept fois moins. Même si les attaques ne sur- viennent que lorsque l’hyménoptère est agressé ou quand il sent sa colo- nie menacée, il faut être vigilant »
  • « La piqûre du frelon est douloureuse et profonde car son dard, qui mesure 5 mm, pénètre les tis- sus en profondeur. Il est également capable de traverser certains équipements de protection, comme les bottes en caoutchouc. Les ouvrières de V. velutina peuvent, en outre, faire gicler leur venin en comprimant leur abdomen pour atteindre leur victime. Une projection au niveau des yeux peut provoquer des brûlures très douloureuses, susceptibles de persister plusieurs jours. […] Hormis ces situations à risque, V. velutina ne présente pas plus de danger que son cousin européen. »
  • « Le frelon asiatique est à l’origine de dégâts environnementaux parfois importants dans les cultures fruitières où le surbutinage peut entraîner une déformation des fruits. Sa présence constitue aussi un problème pour l’apiculture. En se postant devant ou à proximité des ruches, les frelons bloquent le travail de butinage des abeilles et engendrent un stress permanent au sein des colonies, entraînant ainsi l’affaiblissement des ruches par carence en pollen et arrêt de la ponte. »

La conclusion de ce professeur des Université travaillant à l’INSERM est claire :

Contrairement au frelon européen, qui détruit les nuisibles, le frelon asiatique est lui-même un nuisible. Il ravage les colonies d’abeilles et peut piquer les humains, entraînant des réactions allergiques parfois fatales chez les plus fragiles. Des plans de lutte se mettent en place dans de nombreuses régions, mais les résultats tardent à produire leurs effets. Même s’il paraît difficile d’envisager une éradication totale, il est important de capturer toutes les futures reines pour éviter qu’elles construisent leurs nids et limiter ainsi la prolifération d’une nouvelle colonie.

On a donc une espèce invasive exotique (le genre de trucs pas top pour la biodiversité), qui cause des dégâts économiques et tue plusieurs personnes chaque années. C’est un peu la définition du nuisible …

Commentaire

Ainsi, on a un article qui est factuellement juste, mais désinforme avec brio. En effet, dire que la piqure de frelon n’est pas pire que celle d’abeille ne change rien au fait que c’est très douloureux et qu’on peu en mourir.

La qualification d’insecte nuisible ne veut pas dire « pire créature sur Terre », ça veut juste dire … qu’il est nuisible. De plus, allez dire que le frelon asiatique n’est pas agressif aux dizaines voire centaines de personnes qu’il a tuées depuis son introduction.

Le discours de l’interviewé peut même laisser entendre que ce serait de leur faute d’avoir provoqué une créature si pacifique … Pour les dégâts sur les abeilles, ils sont totalement euphémisés: ce n’est pas la seule source de dégâts, c’est la faute aux choix génétiques … Aucun problème, rien à signaler.

Au final il n’y a AUCUN contenu informationnel concret étayant l’idée que le frelon asiatique ne serait pas nuisible. Il se contente d’éléments émotionnels creux (« c’est mon insecte préféré ») et de relativiser la dangerosité de la créature par des artifices rhétoriques. C’est que le message est en fait surtout implicite: le frelon asiatique serait victime d’une discrimination injuste en raison de son origine, ce qui renforce l’idée d’une société injuste envers les étrangers.

On voit la stratégie de déresponsabilisation: on peut causer des dégâts, mais si la pseudo-écologie dit que ce n’est pas grave, on peut. Elle s’arroge le pouvoir de rendre le bon mauvais et le mauvais bon. C’est une stratégie lourdement utilisée pour défendre les violences pseudo-écologistes, comme à Sainte-Soline.

Enfin, pour revenir au message caché « pro-immigration », notons une des mécanismes du cancer militant: cet article est en fait profondément raciste. En effet, il dit en substance que les immigrés sont comme les frelons asiatiques … qui sont effectivement des nuisibles …

[Notez voit une contradiction claire avec le discours pseudo-écologiste sur les NNI. Alors que le raisonnement était: il y a hausse de la mortalité des ruches, les NNI les affaiblissent, donc ils sont responsables; ici le raisonnement est les frelons affaiblissent les ruches, mais puisqu’il y a d’autres facteurs, ils ne sont pas responsables. Ainsi, si on dit « il y a d’autres facteurs », les pseudo-écologistes pourront dire « comme pour les NNI », mais la logique sera en fait totalement inverse. Pour les NNI ils tentent d’imputer une événement lointain, et pour les frelons, on observe un effet direct et ils tentent de l’exonérer. Ce serait comme dire « les NNI n’ont aucun effet sur les ruches, il y a plusieurs facteurs ».

Enfin, notez que l’interviewé avoue son hypocrisie, admettant que les dégâts sont réels et significatifs : « Mais si l’on n’est pas apiculteur, professionnel ou amateur, il est tout à fait possible de vivre avec ces animaux ».]

Un narratif incompatible avec le reste ?

Il y a une partie de son histoire qui coince avec la désinformation sur les néonicotinoïdes. Dans cette dernière, l’un des leviers pour créer le sentiment d’urgence est de dire que les NNI seraient responsables du syndrome d’effondrement des ruches (Colony Collapse Disorder, CCD). Cela fut au centre de la propagande pendant longtemps, amenant l’idée que les NNI feraient disparaître les abeilles. Hors, ici les abeilles domestiques sont présentées comme quelque chose de négligeable, qui ne font pas partie des choses « sacrées » à défendre dans la mythologie pseudo-écologie.

Ça a quelque chose de fascinant: de nombreux apiculteurs amateurs et même le syndicat les représentant principalement a collaboré joyeusement à la propagande anti-NNI et à l’écosystème pseudo-écologiste. Maintenant, ce dernier montre qu’il peut aisément se retourner contre eux …

Mais pourront-ils se plaindre ? Après tout, ils ont contribué à créer ce monstre.

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