Dermatose et abattage partiel : suffit-il de tuer les bêtes malades ?
Bertrand Venteaau, président depuis peu de la Coordination Rurale, est intervenu sur Europe 1 à propos de la crise sanitaire sur la Dermatose Nodulaire Contagieuse le 15 décembre 2025.
Le rejet du protocole sanitaire
Dimitri Pavlenko : Bienvenue sur Europe 1. Vous avez pris très récemment la présidence de la Coordination rurale, il y a moins d’un mois. Une semaine de mobilisation intense s’ouvre pour vous, avec des appels à manifester dans de nombreuses villes. Le déclencheur : la campagne d’abattage total des troupeaux bovins en cas de dermatose nodulaire.
Vous êtes éleveur de vaches limousines à Saint-Yrieix-la-Perche, au sud de Limoges. Vous êtes contre cette politique de dépeuplement, d’abattage systématique dès qu’un cas est identifié. La Confédération paysanne est sur la même ligne que vous. : Pourquoi vous opposez-vous à ce protocole sanitaire, pourtant validé par trois fois depuis les premiers cas apparus au début de l’été ?
Bertrand Ventau : Tout simplement parce qu’aujourd’hui ce protocole pourrait être fait totalement différemment. Dans les autres pays d’Europe, ce n’est pas du tout ce qui se passe, du moins dans cette ampleur. On euthanasie des animaux qui sont sains ou qui pourraient se sortir de la maladie.
C’est un drame pour les éleveurs, une perte financière pour la filière et une perte pour la balance commerciale. Ce qui est mis en place en France est basé uniquement sur le principe de précaution, sans recul sur les effets que cela a sur les éleveurs, la filière et la balance commerciale.
Depuis le début, la ministre est très mal conseillée. La FNSEA, sur un sujet auquel elle ne comprend rien, appuie la ministre, avec bien sur la spirale qui est autour d'elle ; et les conseillers de la ministre, des vétérinaires qui n'ont jamais pratiqué la rurale, c'est-à-dire vraiment avoir fait des actes praticiens et qui sont jamais allés faire le tour du monde pour voir les maladies.
Et surtout le problème qu'il y a c'est que la ministre veut pas faire marche arrière, veut pas évoluer. Voilà, on a on a très concrètement les éleveurs ont la trouille que la maladie arrive chez eux d'être obligé de faire abattre leurs animaux. Alors même qu'ils ont pu être, comme dans le Doubt, vaccinés si vous voulez. C'est c'est un drame ce qui est en train de se passer.
Ce qui est frappant ici c'est la faible valeur informationnelle du discours : il ne précise pas les pays d'Europe auxquels il fait référence et tout le reste se résume à insister sur la souffrance causée, sans proposer le moindre élément précis. C'est d'autant plus lamentable que lors de l'épidémie en 2016, les Balkans et la Grèce ont pratiqué l'abattage total. C'est aussi la stratégie espagnole. De quoi parle-t-il ? De la Sardaigne, qui est une île ?
Sa référence au "principe de précaution" est en fait malhonnête : il n'a rien à voir à avec les stratégies sanitaires, mais sert à appréhender les innovation technologiques. Il s'agit en fait d'assimiler la stratégie du gouvernement à la pseudo-écologie.
Ne reste ensuite que son attaque contre la FNSEA et les conseillers du ministre, qui seraient "des vétérinaires qui n’ont jamais pratiqué en milieu rural". Il s'agit de simple invective creuse, sans la moindre pertinence même possible : ce sont les représentants de 25 professions qui ont participé à la réunion du Comité national d’orientation de la politique sanitaire animale et végétale (CNOPSAV) et ont avalisé le plan du gouvernement. L'ordre des vétérinaires, qui rappelons-le n'est pas subordonné à l'État, est sans équivoque dans son communiqué du 28 août : "Le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires soutient sans équivoque et sans réserve la stratégie de lutte déployée par le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire construit sur les bases acquises de la science, sur l’expérience issue des différents pays du monde préalablement touchés par cette maladie vectorielle fortement contagieuse et sur une base règlementaire européenne robuste soutenue par les Etats membres." De plus, la CR a été consultée au même titre que la FNSEA, il n'apporte aucun élément étayant que cette dernière aie eu un poids significatif.
Il s'agit en fait d'une diabolisation commune dans le monde agricole et dans la pseudo-écologie.
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Un changement d'avis
Dimitri Pavlenko : Le parlement sanitaire qui a arrêté ce protocole réunissait notamment les syndicats agricoles. La Coordination rurale l’avait validé. [On a l’impression que vous avez changé de point de vue.] Qu’est-ce qui s’est passé ?
Bertrand Ventau : Pour être très clair, les chambres d’agriculture Coordination rurale étaient les premières à demander la vaccination. Ce qui s’est passé, honnêtement, c’est que notre représentante a été mal informée. À l’époque, le service interne n’a pas fonctionné sur le positionnement.
Je pense que notre représentante à l'époque a été influencée en erreur par les conseils qu'il y avait. Le retour en interne n'était pas là, mais en tout cas, les chambres d'agriculture ont été très claires et on a rectifié très vite le positionnement derrière. C'est une erreur qui s'est passé, qui a eu lieu, mais en tout cas le positionnement de la, je vous le répète, des chambres d'agriculture CR qui étaient à l'époque un peu loin de la structure nationale a toujours été pour la vaccination aujourd'hui euh et le développement de la vaccination sur le châtel souche..
Donc voilà, ça a été une erreur, elle est là. C'est on peut être sous pression des fois quand on est au milieu de 20 personnes qui sont contre vous. C'est ce qui s'est passé, le tir est rectifié, les demandes sont claires et aujourd'hui on assume totalement ce qui s'est passé. Malgré tout, on veut avancer. on va avancer pour essayer de sauver un maximum d'éleveurs, un maximum de vaches à venir. La peur qu'on a, mais très concrètement, c'est que la maladie se réponde plus vite que la vaccination et qu'on soit en train de courir à cette maladie ben à fin d'hiver, début, printemps, peut-être même pendant l'hiver et qu'on nit pas pu l'enrayer parce que ben ce positionnement de la ministre qui n'a pas changé, qui a pas su être anticipé. C'est ce que je disais l'autre jour. Je dis déployer massivement la vaccination parce que ça nous permettra de sortir euh ben très rapidement de cette crise, sinon on va avoir un sacré bazar au printemps et les éleveurs vont vont devenir fous. C'est c'est ça la réalité.
Il fait référence au fait que la représentante de la Coordination rurale, Natacha Guillemet (présidente CR Loire) avait accepté le plan du gouvernement lors de la réunion du CNOPSAV. Néanmoins Véronique LeFloc'h (alors présidente CR) a menacé cette dernière d'être exclue du syndicat (2). Le lendemain, elle se rétracte dans un post Facebook, prétendant qu'on lui a dissimulé que "le règlement européen n’impose pas l’abattage systématique de tout le cheptel. Il laisse place à des dérogations : isolement, vaccination, surveillance renforcée." Elle impute en outre le plan au gouvernement, alors que visiblement il y avait une myriade d'organismes indépendants impliqués.
Cela étaye l'idée que leur posture soit totalement politicienne, qu'il s'agisse du choix de la solution ou de l'intensité du dénigrement.
Vaccination
Dimitri Pavlenko
Je crois que c’est un million et demi de vaches qui vont être vaccinées dans les prochaines semaines.C'est long une campagne de vaccination, je lisais que c'est 7 à 12 mois s'il fallait vacciner l'ensemble du cheptel français. 15 à 16 millions de de de bêtes, c'est quand même extrêmement long. Le temps joue contre tout le monde là dans cette histoire là.Bertrand Ventau
Non. Alors non, là une fois de plus, qu'est-ce qui a été demandé à la ministre ? On est en période de prophylaxie. C'est-à-dire que c'est la période l'hiver où on enfin d'octobre à avril où on détecte, on recherche les maladies hautes que la DNC, bon je vais pas entrer dans le détail et où les vétérinaires viennent nous faire des prises de sang sur nos animaux, sur nos vaches. Donc en fait, ce n'est pas un problème de déployer ça pendant la prophylaxie. C'est même la solution.C'est ce qu'on a demandé à la ministre pour lui dire "Écoutez, ça va pas être compliqué. On attrape les animaux. Donc les attraper une fois pour regarder ce qu'ils ont, autant faire la vaccination à ce moment-là et ça peut aller très vite. Après, je pense qu'il y a un réel problème de dose vaccinale. C'est je pense que c'est un des plus gros sujets en fait parce que les vaccins viennent apparemment d'Afrique du Sud, mais on est en capacité d'avoir des laboratoires en France qui sont capables de faire ça. Donc c'est juste à la ministre de ses services d'ordonner la fabrication des vaccins déployer ça. C'est pas dans un mois qu'il faudra qu'elle le fasse Annie Genevard, c'est maintenant et c'est sur ça où elle bloque et et là c'est vraiment problématique. Faut vraiment qu'elle se réveille et qu'elle mette ses services à faire le travail.
C'est la grande revendication de la Coordination rurale. Il n'apporte aucun élément sur le fait que "ça puisse aller très vite", alors que les autorités estiment que cela prendrait logntemps, notamment en raison du manque de vétérinaires.
Il cache également plusieurs problèmes avec la vaccination : elle n'est pas parfaite, il y a des effets secondaires pénibles (le vaccin est une vraie souche, mais faible), il faudra trouver les vétérinaires pour vacciner 16M de bovins, ça sera une contrainte administrative en plus et des éleveurs feront de la résistance. Sans compter que sa stratégie implique de partager le virus avec nos voisins.
Son propos sur la production du vaccin semble ridicule : ne fait-il pas abstraction de la propriétés intellectuelle ? En outre qu'est-ce qu'il peut bien connaître à la production des vaccins ? Il se pose en fait en "sachant" général : tout ce que dirait le gouvernement serait faux, lui saurait mieux, même en dehors de son champ de compétence.
La posture du "sachant": un élément récurrent de la pseudo-écologie
Colère agricole et politique européenne
Dimitri Pavlenko
Alors, on sait qu'il y a d'autres sujets aussi Bertrand Vantaux qui pèse lourd dans la balance. La baisse annoncée du budget de la PAC européenne et puis il y a l'accord commercial UE Mercossû qui devrait être acté dans la semaine. Vous avez vu que le gouvernement français hier a demandé en catastrophe le report des échéances là des prochains jours. J'imagine que c'est plutôt ce que vous souhaitez chez vous à la coordination rurale.Bertrand Ventau
Bon bien évidemment qu'on dénonce où est traité de libre échange mais si vous voulez si c'est juste repoussé pour qu'il soit quand même validé au final c'est une manœuvre pour essayer de calmer la colère agricole ça ne marchera pas. Les paysans de la base ont très bien compris que l'accord du Mercosour allait être signé parce que la France ne pèse plus dans les négociations avec ses partenaires européens.On nous dit que ça va repousser, qu'il y aura des clauses mirror et tout. Le gros de l'accord passera. Il sera acté et c'est un traité parmi d'autres. On a eu le CTA également.
Aujourd'hui, la vraie solution Non, mais aujourd'hui la vraie solution, c'est que quand vous regardez les grandes puissances, l'OMC quand ils vont discuter, ils disent "Ce secteurlà, on y touche pas, sinon je vous taxe." Donc ce qu'il faut que la France et l'Europe fassent, c'est qu'on soit qu'on ait vraiment des représentants qui qui aillent entre guillemets ferraillés avec les grandes puissances et qui disent par exemple la partie bovin viande, c'est pas négociable, on y touche pas, il y a plus d'accord et c'est sacré chez nous.
Pas de commentaire
Dimitri Pavlenko
Euh Bertrand Ventau, je profite de vous avoir au téléphone aussi parce que lors de votre discours inaugural de président il y a quelques semaines, vous avez dit "Les écolos, la décroissance veulent nous crever. Nous agriculteurs, nous devons leur faire la peau." Est-ce que vous pouvez vous expliquer pour ces mots qui vous valent aujourd'hui d'être attaqués en justice ? Sont des mots quand même extrêmement forts et violents quoi. Étit mal reçu, hein.Bertrand Ventau
Oui. Oui. Ben écoutez, je vais vous dire, on a on a du franco-français, des règles franco-françaises qui sont la déclinaison du principe de précaution, de la décroissance et la DLC en fait partie d'ailleurs. Sa gestion, c'est basé sur le principe de précaution. Donc en fait, l'écologie punitive a infusé toutes les strates de décision étatique, des collectivités territoriales et des agences et des offices d'État.Et j'assume pleinement ce que j'ai dit, c'est-à-dire qu'aujourd'hui ben si la production agricole française a chuté beaucoup plus que celle qui est au niveau européen dans d'autres pays européens, mais bien évidemment c'est la faute de l'écologie punitive et de ces représentants qui ont un fusé partout et qui nous entravent au quotidien nous les producteurs, c'est-à-dire qu'on soit en production animale ou en production végétale parce qu'on nous a entravé, parce qu'on nous a retiré des matières actives, soit-elles phytosanitaires ou vétérinaires, parce qu'on nous a empêché et compliqué la vie pour avoir accès à l'eau, parce qu'on a eu chaque fois qu'on a voulu faire une réserve d'eau monter un bâtiment, on a eu des associations qui sont arrivées derrière ou des choses qui nous ont bloqué en interne par les services de l'État à demander plus de réglementation, à faire plus de demandes et quand vous avez un projet, vous mettez au lieu comme en Espagne ou ailleurs mettre 1 an ou deux maximum. Ici ça prend 5 à 10 ans si on a des recours qu'on est attaqué en justice et ça coûte de l'argent et les paysans ils ont pas l'argent nécessaire pour tenir sur des procédures pendant 10 ans. C'est ça la réalité.
C’est ça, la réalité.
Ce passage est intéressant, car il explicite un point (assez évident), qu'est l'opposition entre la CR et la pseudo-écologie. Et, surtout, qu'il attribue cette dernière ... à l'État ! Cela lui permet de négliger le fait que, dans cette polémique, les pseudo-écologistes sont de son côté et qu'il encourage plusieurs de leurs narratifs.
Le tweet de la Coordination rurale
Le tweet de la Coordination rurale renvoyant à cet interview est dans la même veine : tout dans l'émotion, sans le moindre élément factuel.
En outre, leur référence "au terrain", qu'ils seraient le seul à connaître, n'est pas sans faire penser au "peuple" de la pseudo-écologie.
Passage sur Franceinfo
Il est également passé sur Franceinfo le même jour : [lien] . On retrouve essentiellement la même pauvreté informationnelle (mais le format est plus court) et l'insistance de l'appel au pathos, toujours en poussant sous le tapis le fait que la diffusion de la maladie serait dramatique.
Un élément de langage additionnel qu'il apporte est que le virus serait "hors de contrôle", au motif qu'il serait passé de la Savoie aux Pyrénées. On peut demander si ce n'est pas la stratégie du pompier pyromane : ils dénigrent durement les institutions, faut-il s'étonner si des éleveurs ne respectent pas leurs consignes ?
Une petite phrase peut aussi passer inaperçue, mais est importante : "Pour qu'on puisse continuer à exporter tranquillement." On retrouve un discours qui ressemble, encore, à celui de la pseudo-alternative, prétendant qu'on pourrait renégocier les accords, même si la maladie est endémique.