Essais nucléaires, exagération et profiteurs [24/04/2025]

Publié le 20/11/2025

Par Alexandre

Le 10 juin 2025 a été publié le rapport de la "COMMISSION D’ENQUÊTE relative à la politique française d’expérimentation nucléaire, à l’ensemble des conséquences de l’installation et des opérations du Centre d’expérimentation du Pacifique en Polynésie française, à la reconnaissance, à la prise en charge et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français, ainsi qu’à la reconnaissance des dommages environnementaux et à leur réparation" dirigé par Didier LE GAC et dont la rapporteure était Mereana REID-ARBELOT.

Il aborde diverses considérations d'un intérêt relatif, comme les critères de choix pour les lieux des essais, mais surtout il exagère lourdement les conséquences sanitaires et environnementales des essais et appelle à une indemnisation.

Une estimation militante des conséquences sanitaires des essais nucléaires

Le rapport passe en revue les conséquences sanitaires des essais nucléaires en Polynésie Française. Nous allons discuter l'estimation qui est faite des conséquences sanitaires des essais nucléaires.

Montée en épingle de la dangerosité des résidus

Très rapidement, le propos apparaît clairement militant. Par exemple, elle va utiliser la reconnaissance ancienne des effets négatifs de la radioactivité sur le corps humain pour insister sur le danger des faibles doses radioactives :

"Dans les publications de la Société Française de radioprotection (2), qui n’est pas sujette à des sympathies anti-nucléaires, c’est dès la fin du XIXème siècle que sont observés les effets de la radioactivité sur le corps humain. Les premières préconisations de protection contre la radioactivité apparaissent au débutdu XXème siècle. Si dès 1911, Léon Bouchacourt évoque la notion de radiosensibilité individuelle, c’est en 1924 que le radium introduit la« contamination interne » parmi les préoccupations des experts. La prise de conscience des dangers des rayons X amène à la création de la Commission internationale de protection radiologique (CIPR) en 1928. C’est dans les années 1930 que des chercheurs se penchent sur les « doses », y compris les faibles doses, pour en évaluer les dangers." (p.117)

Aucun de ces éléments n'est pertinent en dehors de son intérêt rhétorique. Elle précise ensuite sa principale référence : "C’est en 1977 que la CIPR introduit la notion de « relation linéaire sans seuil » : la moindre dose pouvant produire un effet." (p.119)

Cette absence de seuil est rappelée p.180 et s. avec plusieurs citations d'autorité (IRSN notamment): "L’outil épidémiologique – regarder, de façon très contrôlée, un groupe depersonnes pour essayer d’établir un lien entre la dose qu’elles reçoivent et lespathologies qu’elles développent – a du mal à faire la démonstration d’un effet sila dose est faible. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’effet : ce n’est pas parcequ’on ne le voit pas qu’il n’existe pas. En revanche, on peut dire qu’il est faible (…)Le système de gestion international est fondé sur cette idée que plus la dose estfaible, plus l’effet l’est aussi, mais que toute dose engendre effet"

Néanmoins, on retrouve le militantisme, évoquant un "consensus scientifique" sur le sujet alors qu'il vient de dire que la question est "débattue à l'échelle internationale". Le propos est très brouillon.

Ensuite on parle comme d'une certitude d'une causalité entre rayonnements ionisants et maladies cardiovasculaire et l'absence de seuil est implicitement présentée comme l'hypothèse la plus probable. (p.182-183)

Dénigrement des précautions

Ensuite sont dénigrées les précautions et le fait que militaires et civils auraient été protégés différemment, en utilisant comme preuves des citations choisies dont la portée est souvent discutables (ex: "Les instructions prévoyaient un changement de combinaison et de chaussures en cas de contamination respectivement supérieure à 1 000 et 2 000 chocs par seconde (c/s). Nous devions également prendre une douche en cas de contamination cutanée supérieure à 100 c/s. Or, dans l’industrie nucléaire en France, de telles conditions de travail ne seraient pas acceptées." p.122; "Jean-Luc Sans précise que « d’autres vétérans manœuvriers témoignent qu’ils ont accompagné des agents du CEA en “ tenues chaudes ” de protection quand eux étaient en short, et les conduisaient sur les lieux de décontamination. Des incohérences de ce genre étaient monnaie courante" p.124).

S'il y a effectivement des témoignages qui font état de situations discutables, ce n'est pas le cas de l'essentiel, les auteurs présentant l'existence de précaution (ex: les agents de CEA en tenue) comme révélatrice d'un risque comparable. Cela ressort d'ailleurs clairement dans le témoignage de Bruno Chareyron, de la CRIIRAD (association antinucléaire), présenté comme une source fiable (p.126) :

"Sur l’île de Mangareva, j’ai été particulièrement frappé par uneobservation certes subjective, mais révélatrice. D’un côté de l’île, à Taku, avait étéérigé un blockhaus aux parois épaisses de 60 centimètres, dont j’imagine qu’il étaitdestiné à protéger les militaires ou les membres du CEA. En revanche, de l’autrecôté de l’île, dans le village de Rikitea, ne se trouvait qu’un simple hangar enparpaings et tôles ondulées, construit après 1966. Selon la CRIIRAD, cette différence de traitement reflète une inégalité entre la population polynésienne,souvent exposée à la radioactivité dans des conditions inacceptables, et d’autres catégories de personnes".

On retrouve un thème récurrent dans les discours d'extrême gauche, l'idée que différence=inégalité.

Montée en épingle de la contamination

Plus loin, le rapport présente comme grave les défauts d'information sur les risques liés à l'alimentation. Il présente notamment comme grave le fait que, pour le lait de vache "la contamination a pu atteindre 259 Bq/l en juillet 1974" (p.128). Cela représente 17 bananes ou encore 3-4% de la radioactivité naturelle du corps humain. Ou encore que le thon pêché au large des Marquise aurait une "contamination 106 fois plus importante en 1968 qu'en 2008". Ce qui n'implique rien de clair : est-ce qu'il est, du coup, toxique ? Le choix de cette quantification absurde est probablement plutôt fait pour dissimuler que non.

Les 5 essais "ayant donné lieu à des retombées radioactives significatives à la suite de prévisions météorologiques erronées", entre 1966 et 1974, sont présentés comme ayant des retombées graves, alors que les chiffres (dose maximale d'un enfant de 2 ans : 3.5 à 9.4mSv ; 1.9 à 6.6mSv pour un adulte) sont encore de l'ordre de la radioactivité naturelle ou de scanners. Comme souvent, la limite réglementaire, 1mSv, va être présentée comme une référence sanitaire traduisant une dangerosité. (p.136) Il n'est rappelé que plus tard que le seuil applicable à la population était ... 5mSv. En somme, même le cas le pire imaginable n'arrivait qu'au double de cette limite.

Le fait que la communication n'ait pas, ensuite, été alarmiste, est présenté comme une faute grave (ex: "Par honnêteté, il s’inquiète pour les gosses du village qui marchent pieds nus et jouent par terre". (p.137) ; Cette débâcle informationnelle correspond à une volonté délibérée des pouvoirs publics d’entretenir un climat de sérénité au sein de la population, à rebours des mesures de prudence qu’il aurait pourtant fallu mettre en œuvre dans les plus brefs délais.). (p.136-141)

On repère une autre figure rhétorique ridicule, à propos de l'essai Aldébaran : "Alors que le tir est extrêmement puissant (deux fois la puissance de la bombe larguée sur Hiroshima)" (p.140) Or, la première bombe nucléaire française, Gerboise bleue, faisait déjà 70kt, plus de 4 fois Hiroshima (15kt). Si on regarde la liste des essais nucléaires français, Aldébaran était en fait un des plus faibles.

La remise en cause des évalusations du CEA par deux auteurs (Sébastien Philippe et Tomas Statius) d'un livre militant, Toxique, est présenté comme une preuve de la sous-estimation des doses "d'un facteur 2 à 10". (p.147) Leur avis est présenté ensuite comme comparable, voire supérieur (ex : p.158), à celui du CEA, qui conteste explicitement leur démarche.

Ensuite le fait que les méthodes de mesure n'aient pas été "parfaites", comme le fait que tout le monde n'aurait pas eu de dosimètre ou que certains pouvaient parfois les enlever, est présenté comme une preuve de sous-estimation significative. Le rapport reprend à plusieurs reprises pour argent comptant les arguments de Sébastien Philippe et Tomas Statius (ex : p.153, 158, 163-165).

Autre argutie repérée : le fait qu'un expert du CEA dit "on mange plus ou moins de coprah", albumen séché de noix de coco, alors que "le coprah n’a pas vocation à être consommé en tant que tel" (on en extrait de l'huile) traduirait "le caractère toujours superficiel des connaissances du mode de vie polynésien, au risque de biaiser les modélisations". (p.162) On est clairement dans le dénigrement le plus malhonnête. Notons que la note de bas de page fait encore référence à un propos de Bruno Chareyron (dont on ne voit pas trop le lien d'ailleurs). (p.162)

On retrouve Bruno Chareyron, qui nous explique que "le tritium et le carbone 14 peuvent être incorporés au cœur même de notre ADN" p.167.

Le sentiment par dessus la science

Le sentiment des populations est présenté de manière plus ou moins explicite comme une preuve dépassant la science.

C'est notamment le cas p.188 et s. La partie commence ainsi :

"À rebours des témoignages recueillis dès le début de la campagne d’essais et portés à la connaissance de la commission d’enquête, les données médicales actuellement disponibles n’attestent pas de surincidence globale de cancers ni de surmortalité liée à ces pathologies au sein des vétérans du CEP ou de la population polynésienne. Ce discours est pourtant inaudible pour une part importante de la population polynésienne."

Ainsi p.189 est rapporté un témoignage attribuant sans réserve des problèmes de santé aux essais. La formulation admet clairement la véracité de l'imputation : "celle-ci a auditionné Virginie Materouru, qui, à la question consistant à savoir si certains de ses proches avaient été malades pendant la période des essais, a révélé l’ampleur des impacts sanitaires sur sa famille dans les termes suivants".

La démarche purement politicienne du rapport est admise p.190 :

"Les membres de la commission d’enquête, à commencer par votrerapporteure, entendent les arguments scientifiques. Pour autant, la réalité des morts survenues en Polynésie, le nombre important de cancers (pour certains d’ailleurs assez spécifiques comme le cancer de la thyroïde, dont le taux est plus important en Polynésie qu’en métropole) doivent nous inciter à faire preuve de prudence avant de nier tout lien entre exposition et survenance d’un cancer. Il n’appartient pas à ce rapport de trancher un débat scientifique : tel n’est d’ailleurs pas son objet. Il importe en revanche de prendre en considération tous les éléments enprésence afin de se forger une conviction, à défaut d’une certitude scientifique, en vue d’apaiser la situation et les esprits des personnes qui ont une histoire avec celle des essais nucléaires de la France."

En somme, elle prend une position dans le débat scientifique (il y a un risque) en prétendant ne pas le faire et en se justifiant par une opportunité politique (apaiser les esprits).

La portée de l'étude épidémiologique "Sépia-Santé" sur les vétérans du CEP est minorée. D'abord par une argutie : représentant moins de la moitié des effectifs, elle serait "parcellaire" (oui c'est le principe d'un échantillon). Puis par "l'effet du travailleur sain" ("Il part du constat que les personnes malades ou affaiblies ont moins de chances d’accéder à l’emploi ou de travailler."). La conclusion présente ces limites comme graves, voire rendant l'étude moins fiable que les témoignages :

"Sans la remettre totalement en cause, ces limites relativisent donc la fiabilité des études « Sépia-Santé » dont les résultats sont pourtant régulièrement avancés par les pouvoirs publics afin d’évacuer les témoignages des vétérans et de leurs proches." (p.196)

Ceci, tout en admettant l'anxiété de la population relativement aux essais à d'autres moments du rapport.

Plus loin, le fait que l'âge moyen de la détection des cancers était plus jeune est présenté une preuve d'une plus grande exposition au cancer, alors même qu'on lit quelques lignes plus haut que "Par comparaison avec le territoire hexagonal et d’autres États du Pacifique, aucune surincidence de cancers n’est ainsi observée en Polynésie". (p.198-199)

On retrouve l'idée que la science devrait être assujettie à l'intérêt politique :

"Une méthodologie scientifique rigoureuse mais dénuée d’un travail d’écoute et de co-construction avec les populations polynésiennes et les acteurs qui prennent part aux discours sur les conséquences radiologiques des essais nucléaires manquerait tout simplement son objectif : apporter des éléments propres à rassurer la population en traitant les interrogations légitimes liées au passé mensonger et aux incertitudes scientifiques."

Un des témoignages présenté comme un de ces doutes à prendre en compte est celui de Françoise Grellier et Jean-Louis Camuzat, qui prétendent que leur association, "l'AVEN", a "réalisé un recensement des enfants et petits-enfants de vétérans, qui établit qu’un très grand nombre d’entre eux développent des pathologies identiques, des malformations, ou souffrent de retards". (p.200) Ils auraient donc réussi à repérer un effet drastique ("très grand nombre") que les autorités n'auraient pas identifiées. Le fait de présenter ce témoignage comme fiable est clairement un choix militant.

De même, une étude d'un pédopsychiatre imputant des "anomalies morphologiques ou des retards mentaux" aux essais (p.201-202).

Globalement, le rapport prétend que l'irradiation, qui n'a même pas d'effet direct statistiquement observable, pourrait avoir un effet sur les enfant et qu'il faudrait faire des recherches en ce sens, se prévalant du fait que l'UNSCEAR "maintient, par prudence, une estimation du risque d’effets héréditaires chez l’homme. Ce niveau de risque héréditaire total pour la première génération après l’irradiation est estimé entre 0,3 et 0,5 % par Gray. Cela représente moins d’un dixième du risque de cancer mortel consécutif à une irradiation pour cette même dose". <1% de rien ou quasiment, je ne suis pas sûr qu'on trouve grand chose. (p.203-205)

On retrouve l'éloge des témoignages :

"Nourries par l’incertitude des études scientifiques et la sincérité des témoignages recueillis depuis plusieurs décennies, l’ensemble de ces controverses relatives aux conséquences sanitaires des essais nucléaires exigent des réponses concrètes de la part des pouvoirs publics." (p.205)

Le rapport prend explicitement position p.207 sur les conséquences sanitaires des essais, commentant à propos des régimes d'indemnisations (certains étant très généreux) des "victimes des essais nucléaires" : "Ils révèlent leur volonté d’assumer ou non leurs responsabilités vis-à-vis des vétérans et des populations exposées aux risques radioactifs."

Le régime d'indemnisation Morin

Il critique ensuite le régime d'indemnisation existant, posé par la loi Morin de 2010. (p.207-

Celui-ci admet très largement une présomption de causalité au profit des personnes ayant vécu ou séjourné entre le premier et le dernier essai en Polynésie (soit entre 1966 et 1998) et ayant contracté "l’une des dix-huit pathologies cancéreuses" listées par décret, sauf si le risque est "considéré comme négligeable" "au regard de sa nature et des conditions d’exposition du demandeur aux rayonnements ionisants." Ce qui était apprécié par la CIVEN."

La CIVEN est ensuite dénigrée, insidueusement présentée comme partiale, d'abord en relevant le fait que son gain d'indépendance hiérarchique n'ait pas modifié ses décisions et qualifiant son activité de 'théoriquement "transparente"'. (p.215) Je vous laisse juger de la malhonnêteté de l'attaque :

"Les déclarations de son ancienne présidente Marie-Ève Aubin attestent même d’un parti pris non dissimulé, voire pleinement revendiqué : « Je suis d’avis que la loi Morin repose sur des bases erronées. Les études épidémiologiques dont nous disposons, ne démontrent pas de manière concluante des excès significatifs de maladies radio-induites. Mon expérience m’a conduit à cette conclusion, et c’est pourquoi je n’éprouve ni remords ni regrets vis-à-vis des Polynésiens »" (p.219)

Le rapport qualifie le fait qu'il ait peu d'indemnisation de "failles originelles" sans préciser. (p.216) C'est de nouveau critiqué plus tard :

"Entre 2010 et février 2017, soit la date à laquelle la notion de « risque négligeable » a été abrogée par le législateur, le CIVEN a rendu 1216 décisions dont seulement 31 ont conclu au versement d’une indemnisation, soit moinsde 3 % du total (5). Ce chiffre, qui ne peut qu’interpeller, s’avère sans communemesure avec l’estimation établie en 2009 du nombre de dossiers indemnisables, soit entre 2 000 et 5 000, selon les éléments portés à la connaissance des sénateurs Corinne Bouchoux et Jean-Claude Lenoir (6)."

Encore une fois, le rapport donne son opinion (chiffre qui "ne peut qu'interpeler) en prenant clairement position dans l'appréciation de l'effet des essais nucléaires. Le dénigrement de Sébastien Philippe et Tomas Statius contre le CIVEN, sans contradictoire, sont repris sans réserve. (p.218-219)

L'abrogation de l'exception de "risque négligeable" en 2017 fait exploser, logiquement, le nombre d'indemnisations, qui montent à 50% des dossiers. (p.226) Les sommes versées représentent 84M€ entre 2018 et 2024. (p.231)

Le CIVEN est encore diabolisé quand il a l'outrecuidance de proposer un seuil de 1mSv de dose annuelle efficace avant d'indemniser (p. 223), seuil repris par la loi de finance n° 2018-1317 de 2018. L'ensemble de ce passage est présenté sous l'angle où toute indemnisation est une bonne chose et où toute restriction des critère est néfaste ("véritable retour en arrière").

Une fois l'étendue des indemnisations abordée, c'est évidemment leur montant qui est attaqué comme trop faible. (p.225-226) Continuant dans le millefeuille argumentatif et la victimisation, les modalités de recours en cas de rejet par la CIVEN sont présentées comme terribles, en faisant se succéder des anecdotes qui semblent pourtant banales en droit administratif. (p.235-237)

Le rapport impute même à une décision de justice, qui pourtant ne dit pas cela (le juge estime que le bureaucrate n'ayant pas eu de dosimètre, le CIVEN ne démontre pas que le mSv n'est pas dépassé) que : "Cette jurisprudence souligne à quel point le seuil d’un millisievert est sujet à caution car il ne repose pas sur un fondement scientifique incontestable." (p.239) On a ainsi bien une inversion des valeurs : ce n'est plus le lien entre essai nucléaire et cancer qui est hautement hypothétique, c'est le refus d'indemniser complètement tous les cancers de la liste qui devient scientifiquement douteux. L'entrisme réglementaire a cette puissance phénoménale.

On retrouve la même idée plus loin, en prétendant en plus que le seuil serait anti-scientifique :

"Faisant fi des études scientifiques démontrant l’existence d’une « droite linéaire sans seuil » pour caractériser l’impact de l’exposition aux rayonnements ionisants sur la probabilité de développer une maladie radio-induite" (p.244)

Le rapport se prévaut même malicieusement du propos de Patrice Baert :

"Ce faisant, on oublie que ce seuil légal n’est pas un seuil scientifique (mais une grandeur de précaution et non de dangerosité ! Car on ne bascule pas de l’absence de cancer selon que l’on se situerait d’un côté ou de l’autre de ce seuil."

Et l'interprète librement (et malhonnêtement) :

"En l’espèce, comme le rappelle le docteur Baert, l’usage de ce seuil est portant bien dénué de tout fondement scientifique." (p.246)

Alors que ce seuil est justement utilisé pour ne pas rendre absolue la présomption, qui elle est scientifiquement absurde (conduisant à négliger >99.9...% de la causalité du cancer), de responsabilité des essais nucléaires. Cette inversion se retrouve régulièrement (ex: p.252).

On retrouve encore Bruno Chareyron, dont le propos présente ce seuil comme une sorte de calcul malsain méprisant les populations :

"Bruno Chareyron, conseiller scientifique de la CRIIRAD, rappelle que le seuil d’un millisievert ne représente pas un risque « négligeable » de développer une pathologie radio-induite mais seulement un risque « acceptable » déterminé par les autorités selon les contraintes liées à l’activité de l’industrie nucléaire civile" (p.247)

Le rapport n'est pas hostile à ouvrir totalement le droit à indemnisation : "Un changement de fonction qui ferait du CIVEN une « chambre d’enregistrement des dossiers » (3) ne rendrait pas pour autant cette institution inutile ; il la bouscule, la transforme, la pousse à revoir ses méthodes et sa réglementation interne mais ne signifie pas pour autant qu’elle devrait être supprimée." (p.249) C'est confirmé plus loin, le rapport proposant une présomption d'exposition.

Ensuite c'est le nombre de pathologies pouvant donner lieu à indemnisation dont on demande l'élargissement. (p.254) Je relève seulement que le rapport reprend comme reférence un représentant de l'AVEN, association dont nous avons eu un aperçu du sérieux plus haut. (p.254)

Et ensuite c'est le droit des victimes par ricochet ... (p.256-259)

Un rapport à approfondir

J'ai présenté très rapidement les éléments qui m'ont sauté aux yeux en lisant le rapport, mais il y a sans doute beaucoup plus à dire. Ainsi, le Dr Patrice Baert a notamment déclaré "Pire, j’ai découvert que les chiffres sur les incidences des leucémies et des cancers de la thyroïde polynésiens figurant dans le rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée de la Polynésie française sur les conséquences des essais nucléaires étaient faux et qu’ils étaient le résultat d’un mélange inapproprié de données épidémiologiques non comparables." (p.188)

Le rapport diabolise par ailleurs les conséquences de l'implantation du CEP en polynésie, comme si l'apport de ressources et d'activités avait été néfaste. (p.90-116)

Je n'ai pas non plus approfondi la discussion sur l'impact environnemental, qui me semble plutôt mineure dans les discours pseudo-écologistes.

La tribune du Point

Plusieurs scientifiques ont abordé le sujet dans une tribune du point du 12 avril 2025 en libre accès.

On retrouve l'idée énoncée plus haut, les données scientifiques sont du côté de la non-indemnisation. "il faut trouver l'équilibre entre la reconnaissance des potentielles victimes, et la prise en compte des données scientifiques."

Ils estiment "qu'une exposition de 1 mSv conduira à la survenue de 10 cancers, dont 5 mortels, pour 100 000 personnes. Ainsi, parmi une population de 10 000 personnes exposées à 1 mSv, on aurait statistiquement environ 3 000 cancers, dont un seul possiblement dû à l'exposition." Ainsi, si on indemnisait ces 3000 cancers, il y en aurait 2999 qui ne seraient pas dû aux essais nucléaires.

Puis "on attend donc entre 0 et quelques dizaines de cancers supplémentaires au sein de la population polynésienne du fait des essais nucléaires français dans le Pacifique."

Les centaines de "victimes" indemnisées par le dispositifs sont donc pour l'immense majorité des "victimes légales, alors qu'elles ne le sont pas scientifiquement." "La science", pour reprendre la phraséologie pseudo-écologiste, n'est pas du côté du régime d'indemnisation.

Les auteurs commentent ensuite les enjeux de la suppression du seul de 1mSv. Cela ouvrirait droit à indemnisation à l'essentiel de la population, résidant "sur la partie occidentale de Tahiti". Plus grave, cela créerait un précédent, permettant à toute dose non nulle, comme d'ouvrir droit à indemnisation. Ils rappellent que "tout l'hémisphère nord a été contaminé par les retombées des essais nucléaires".

Un rapport exemplaire de la logique d'exploitation, de l'entrisme réglementaire et du double standard scientifique

Le ver dans le fruit : exploitation et entrisme réglementaire

Ce rapport et la demande d'indemnisation correspondante s'inscrivent clairement dans la logique de l'exploitation : les députés en question utilisent leur pouvoir pour porter préjudice à la France pour obtenir quelque chose à titre personnel. C'est d'autant plus évident que la rapporteure est députée de Polynésie Française : elle attribue quasi-directement de l'argent à ses électeurs.

On voit aussi comment cela fonctionne historiquement. La loi Morin a déjà été une concession au discours alarmiste et même si elle a engendré au final peu d'indemnisations, elle a ouvert la porte à l'inversion des valeurs évoquée plus haut.

La loi EROM n° 2017-256 de 2017 a supprimé la référence au risque négligeable, ouvrant les vannes de l'argent public. Là il s'agit d'encore ouvrir un peu plus les vannes. La pseudo-écologie fonctionne par petite victoire face à une entité ignorant son existence, ses stratégies ou sa dangerosité.

C'est là où on voit la faiblesse induite par cette sorte de culture du compromis qu'on sent chez les politiciens, ce besoin presque pathologique de céder quelque chose, et qu'on retrouve tellement, j'ai l'impression, chez l'actuel Président de la République.

Ce rapport illustre comment la pénétration dans les organisations permet de capter les ressources de ces dernières pour la génération de contenu militant. Le présent rapport n'a été possible que grâce aux ressources et aux prérogatives de l'Assemblée Nationale.

Il s'inscrit aussi, évidemment, dans la logique d'exagération de la dangerosité des radiations.

Le blanchiment de militantisme

Enfin, on voit aussi la logique de "blanchiment de militantisme", centrale dans la production littéraire pseudo-écologiste, avec la mise en avant des auteurs de Toxique et, surtout, de Bruno Chareyron comme des sources neutres et fiables, alors que ce sont des militants, ce dernier étant même cadre d'une des principales associations antinucléaires.

On le retrouve dans tout le rapport : p.126, 162, 166, 167, 184, 186, 188, 247, 301, 308, 309, 310, 320, 329-330, 333, 343.

Le double standard sur "la science"

Nous avons vu le double standard mis en oeuvre par le rapport pour qualifier de "scientifique" ou non un élément : le régime d'indemnisation n'est pas contesté, alors que s'il est absolu, il indemnise >99% de personnes dont le cancer n'est pas causé par les essais ; mais le seuil de 1mSv, qui réduit ce taux, serait "non-scientifique", ce qui est présenté comme "contraire à la science". Alors que, même si c'est un seuil arbitraire, il restait une amélioration du dispositif d'indemnisation.

Ce double standard est aussi apparu au moment de parler des témoignages, dont la valeur est élevée au même rang que celui des études statistiques. Ce dénigrement de la science qui ne sert pas ses intérêts est encore plus évident dans un interview, relevé par François-Marie Bréon, du 23 avril 2025 répondant à la tribune du Point. Elle y reproche en effet implicitement d'opposer "la science à l'humain" :

"Quand on oppose la science à l’humain, je pense qu’on est sur la mauvaise voie. Mais quand la science vous parle d’incertitude aussi, il faut avoir le courage de l’admettre. Quand la science ne sait pas, elle le dit, d’ailleurs. Donc à un moment donné il faut savoir dire aussi que la science, elle n’aura pas de réponse. En tout cas, pour l’instant, elle n’en aura pas. Mais nous, législateurs, on a des gens qui continuent de souffrir, qui continuent à se poser des questions. C’est ce que j’ai dit au monsieur qui a écrit la tribune, parce que s’il juge qu’une commission d’enquête sérieuse, ce n’est qu’une commission d’enquête scientifique, il se trompe."

Le double standard est évident : elle utilise le fait que la science "doute" pour la rejeter totalement, et prétendre qu'il faudrait une indemnisation générale au mépris des données épidémiologiques. On voit clairement le clientélisme à travers sa mauvaise foi.

Le rapport respecte un des principes de la pseudo-écologie : "La science n'est respectable que lorsqu'elle sert mes intérêts."


Références :

Epilogue : les députés retirent en fait le seuil de 1msV ... : https://www.lepoint.fr/societe/essais-nucleaires-en-polynesie-quand-la-loi-sacrifie-la-science-RQND2CZVAVA2DB2KR7TSC7SG4E/