Audrey Garric et Fressoz : le GIEC technosolutionniste ? [30/08/2025]

Publié le 20/11/2025

Par Alexandre

Le 30/08, Audrey Garric s'est faite l'écho dans un article du Monde, Le GIEC accusé de privilégier des solutions trop technologiques contre le réchauffement climatique, d'un article scientifique écrit par un historien, Jean-Baptiste Fressoz et publié dans Energy Research & Social Science.

Résumé rapide de l'article d'Audrey Garric

L'article d'Audrey Garric présente un article d'un historien, Jean-Baptiste Fressoz, dans lequel ce dernier défendrait que le GIEC "donne la priorité aux solutions technologiques, y compris "spéculatives", au détriment d'autres options, comme la sobriété" ; et conclut même que la neutralité carbone envisagée afin de limiter la température mondiale de 1,5°C ou 2°C est "inatteignable". Cette erreur aboutirait à retarder les "transformations structurelles nécessaires pour faire diminuer les émissions de gaz à effet de serre".

Ensuite elle évoque la technique utilisée pour mettre en évidence ce soit-disant biais : le comptage de mot. Ceux relatifs à l'innovation technologie seraient beaucoup plus nombreux que ceux relatifs aux changements de comportement. Il aurait fallu attendre le dernier rapport pour qu'un chapitre soit consacré à la sobriété.

L'historien reprocherait au groupe III du GIEC d'avoir légitimé les émissions négatives et les technologies pour retirer du CO2 de l'atmosphère, ce qui aurait retardé l'action et dirigé "les financements publics vers le CCS - et donc, en partie, vers les fossiles." Il se défend d'être technophobe, mais je n'ai pas compris l'argumentaire.

Il est reproché au GIEC d'avoir un "énorme pouvoir de mise à l'agenda de certaines questions" et (ce n'est pas clair) que les questions de "sobriété et de décroissance" ne seraient pas abordées parce qu'elles seraient "inaudibles pour beaucoup de gouvernements".

L'article finit avec le propos de Valérie Masson-Delmotte, qui, bien embarassée, proteste que l'historien "ne démontre pas que la neutralité carbone est inatteignable" et que "la sobriété présente aussi des limites".

Sauf que, au final, on ne parle à aucun moment du coeur de la question : en quoi le GIEC aurait été partial en évoquant relativement peu cette "sobriété" et cette "décroissance" comparé aux solutions technologiques ? Ici on ne trouve que la présentation du GIEC comme d'un organisme biaisés, presque sous influence, qui ne s'intéresserait pas à aux saintes sobriété et décroissance par dogmatisme. Peut-être qu'il-y-a la réponse dans ce fameux article ? Est-ce que cette présentation est fidèle ?

L'article "scientifique" approfondi

Dans son abstract, l'article prétend examiner le biais technocentrique qui caractériserait le 3e groupe de travail du GIEC, dont les conséquences seraient favorisées par le choix de voies technologiques "soit-disant coût-efficientes".

Il le fait remonter aux années 70, "quand le nucléaire était envisagé comme une solution pour le manque d'énergie et le changement climatique". Ensuite il reproche au "développement durable" d'avoir permis l'intégration des énergies fossiles dans les stratégies d'atténuation. Ce processus aurait "abouti à la centralité du piégeage et du stockage du carbone (CCU) et de la bioénergie avec les technologies de captage et de stockage du carbone (BECCS) dans les scénarios nets et zéro du GIEC."

Mais commençons par ce biais, comment prétend-il le démontrer ?

L'analyse quantitative

Le coeur de son papier est une analyse quantitative des termes employés.

On voit déjà plusieurs problèmes méthodologiques.

Le choix des termes

D'abord, comment a-t-il choisi ces termes ? Il ne précise pas les raisons de ses choix et écrit simplement "Après avoir lu les six raports, j'ai sélectionné un nombre de termes qui apparaissaient fréquemment" (p.104280) Or, "décroissance" n'apparaît quasiment pas. (0,01 juste en 2022). La question reste donc ouverte.

Une comparaison douteuse et une terminologie incorrecte

Il compare une philosophie générale (décroissance) à une solution technique spécifique (éolien, nucléaire ...) à un truc aussi vague que "technologie" ou "transition". Pourquoi ? Le choix du terme décroissance, qui est un mot-valise sans définition admise, est particulièrement problématique.

En effet, il y a de nombreuses pratiques spécifiques pour réduire les consommations énergétiques. Par exemple, améliorer le déphasage thermique permet de diminuer le besoin de refroidissement. L'isolation permet de diminuer le besoin de chauffage. Le monitoring permet de diminuer les consommations à production égale dans de nombreux domaines. La construction bois, le chaux-chanvre et les murs "terre-paille", populaires dans les milieux écologistes, sont aussi des pratiques dont on pourrait parler.

D'ailleurs, ces pratiques sont en fait techniques. D'où une autre question ouverte : pourquoi les changements "demand-side" devraient être non-technologiques ?

Le défaut fondamental : cette approche ne démontre rien par nature

Enfin, cette approche a un problème fondamental : pourquoi parler moins de "lifestyle" que de nucléaire serait un choix idéologique ?

Les rapports du GIEC ont pour objet de tracer des trajectoire et de proposer des solutions éprouvées. Or, est-ce qu'il y a des retours d'expérience où il a été possible de changer le rapport des gens à la consommation ?

Il y a sans doute une petite littérature sur certaines solutions (d'où leur intégration dans le dernier rapport), mais elle est récente et souvent lacunaire : il est très difficile de savoir comment influer sur le comportement du particulier pour des choses aussi complexes. Par exemple, beaucoup de militants (et représentants) écologistes ont un bilan carbone désastreux parce qu'ils ont le sentiment que leur engagement politique le leur autorise.

Ce type d'effets rebond est même dans l'économie même de la pseudo-écologie. Le comportement permet de lever une mauvaise conscience, un besoin moral. Si le consommateur "gagne des points" en faisant un comportement, il peut se permettre d'en faire moins sur ses autres leviers d'action. Ce n'est donc pas vraiment un effet de bord, mais une mécanique centrale dans l'économie même du comportement écologiste.

Comment aurait-il fallu faire ?

Pour établir un biais par ce type d'approche, il aurait fallu commencer par établir une liste de solutions admises, faire leur généalogie, voir quand elles ont été diffusées, comparer leurs viabilités respectives et ensuite se demander quand le GIEC les a répercutées, idéalement en discutant avec des rédacteurs pour avoir des explications.

Bien sûr, cela serait un travail pharaonique.

Déduire le biais de ... hein ?

Dans ce passage, l'auteur prétend pouvoir détecter un biais en regardant plus en détail les solutions proposées. Pour cela, il aurait dû

Il n'a rien fait de tout ça, se bordant à consacrer un court et creux paragraphe à chaque rapport en notant s'il parlent de CCS, de BECCS ou d'hydrogène.

Il prétend détecter d'autres traces de ce biais dans le fait que le terme bicyclette apparait 16 fois, contre 326 pour véhicule électrique, dans le "techno-enthousiasme" autour de l'Hyperloop dans le rapport 6 ou encore dans le fait que "la blockchain, malgré son importante empreinte énergétique, est présentée comme potentiellement bénéfique pour la gouvernance climatique, l'urbanisme, la mobilité partagée et la finance verte".

Encore, il ne démontre rien. En effet le potentiel de décarbonation du développement de l'usage du vélo est limité et très hypothétique comparé à celui de la voiture électrique. Quant à l'Hyperloop, le fait qu'il ait été abandonné ne démontre pas qu'il ait été toujours absurde. Mais, pour en avoir le coeur net, je suis allé voir si le GIEC avait bien dit des choses exagérées dessus. Il est mentionné à 2 reprises :

"Some demand-side options like large-scale public transport infrastructures such as ‘Hyperloop’ (Decker et al. 2017) "or concepts such as the AsianSuper Grid (maglev fast train coupled with superconducting electricity transmission networks) (AIGC 2017) may face similar challenges, which adds weight and robustness to those demand-side options that are more decentralised, granular in scale, and provide potential tangible consumer benefits besides being low-carbon (like more efficient buildings and appliances, ‘soft’ urban mobility options (walking and cycling), digitalisation, among others (Grubler et al. 2018))." (p.564)

"Transport visions can be a part of this cultural change as well as themore frequently presented visions of renewable energy (Wentland 2016; Breyer et al. 2017). There are some emerging technologies, like Maglev, Hyperloop, and drones that are likely to continue the electrification of transport even further (Daim 2021) and which are only recently at the imagination stage. Decarbonised visions for heavy vehicle systems appear to be a core need from the assessment of technologies in this chapter. Such visioning or foresighting requires deliberative processes and the literature contains a growing list of transport success stories based on such processes (Weymouth andHartz-Karp 2015)." (p.1117)

Dans le premier paragraphe, l'Hyperloop est présenté anecdotiquement, en écho à une étude de 2017, en tant que concept. Il n'y a donc déjà pas vraiment d'enthousiasme ici. Pire, la suite du paragraphe présente comme plus viables les solutions "plus décentralisées", comme l'efficacité énergétique et ... la mobilité douce. Dans le second paragraphe, il est simplement évoqué comme une "vision" et une "technologie émergeante", qui va contribuer à "l'électrification". Il n'y a aucun jugement de valeur sur sa viabilité et il cite, encore, une étude.

Il n'y a donc aucun techno-enthousiasme ici. On n'a donc pas juste une argutie, mais un vrai travestissement de la réalité. D'ailleurs, l'Hyperloop est présenté comme une mesure "demand-side", donc l'auteur ne peut pas prétendre ignorer qu'il utilisait improprement ce terme.

La référence à la blockchain, qui est une technologie est troublante. En effet, si le minage de bitcoin consomme effectivement beaucoup d'énergie, la blockchain est un technologie beaucoup plus large qui peut très bien avoir des usages peu consommateur d'énergie. Sait-il seulement de quoi il parle ?

Il va accuser le rapport de répercuter le "discours corporate" en utilisant des concepts comme "smart grids", "smart cities", etc. ou de "Quatrième révolution industrielle". On est dans la diabolisation la plus pure, ces termes étant simplement ceux utlisés par tous ceux utilisant, créant ou commentant ces innovations. Il présente ces mots, inventés par les inventeurs, comme sales, souillés par le capitalisme et insinue qu'ils n'auraient pas dû être employés. Il accuse même clairement : "Parfois, le rapport du GIEC ressemble plus à une brochure de marketing industriel qu'à une évaluation scientifique". Et ceci ... AVEC UNE CITATION (parfaitement juste) METTANT EN VALEUR L'ÉCONOMIE CIRCULAIRE, l'une des principales notions en termes de changement de comportement (on pense notamment à un fameux complexe industriel de Kalundborg) : “New business models based on the circular economy foster sustainable economic growth as well as global competitiveness and innovation potential synergies with Industry 4.0”. Là c'est plus du travestissement, il se fout ouvertement de nous.

Il relève enfin une des faiblesses de son analyse, sans en tirer la moindre conséquences : "la fréquence d'un terme n'implique pas son approbation". Il prend l'exemple de l'hydrogène, qui est largement critiqué dans le dernier rapport. Ce biais est de nature à invalider toute son argumentation, mais il le glisse à la fin (p.104280), discrètement, après avoir élaboré les implications du soi-disant biais techno-enthousiaste qu'il aurait démontré.

À ce stade, on a hâte de voir la suite : on était dans la partie la plus "sérieuse" de l'article, que nous réserve-t-il après ?

"Backstop ideology"

La matrice nucléaire

Une fois qu'il a soi-disant prouvé ce biais, il va tenter de l'expliquer. Il propose une "explication possible", qui résiderait "dans les racines historiques de la science de l'atténuation du changement climatique" qui seraient "étroitement liées à la promotion de l'énergie nucléaire". Il se base sur le fait que l'Atomic Energy Commission aurait identifié dès 1953 le réchauffement climatique comme une contrainte potentielle sur l'utilisation des énergies fossiles et ses mentions dans les débats autour des politiques énergétiques dans les années 60-70 auraient servi pour légitimer les appels au développement de l'énergie nucléaire.

L'historien appelle ceci la "matrice nucléaire" et se base sur son propre livre, publié en 2024, sans préciser la source externe (logiquement, il se base sur qqc d'autre non ?). On note le titre clairement militant ("More and More and More: An All-Consuming History of Energy") et la 4e, qui se finit sur une note complotiste : "This book reveals an uncomfortable truth: ‘transition’ was originally itself promoted by energy companies, not as a genuine plan, but as a means to put off any meaningful change."

Quand on cherche sur Google des articles sur l'histoire du réchauffement climatique, on ne trouve aucune référence à cette obscure matrice. Le dernier lien, un article du CNRS, ne mentionne même pas "nucléaire". Je suis également allé voir la littérature scientifique. Un article de 1998 "Context and Early Origins of the Intergovernmental Panel on Climate Change" n'en parle pas non plus. Il n'évoque même pas le nucléaire ...

"Backstop technology"

Mais revenons au propos de l'historien. Selon lui, cette hypothétique "matrice" aurait laissé des traces profondes dans l'économie du climat, notamment à travers le concept de "backstop technology", qui serait définie par le 3e groupe de travail de 1995 comme “an energy source assumed to be available in unlimited quantities at a certain price after a certain date”. "Une fois cette assomption acceptée, la discussion s'oriente vers la manière dont cette backstop technology pourrait être introduite, grâce à des instruments comme la taxe carbone, les politiques de R&D ou des subventions. Dans beaucoup de modèles énergie-économie, le backstop fonctionne comme un filet de sécurité : le changement climatique pourrait être résolu ultimement grâce à la technologie - pourvu qu'on veuille payer le prix."

C'est présenté au sens où le GIEC promouvrait une telle perspective. Rappelez-vous, tout l'article accuse l'organisation de techno-solutionnisme. Si vous connaissez un peu les rapports du GIEC, vos cheveux doivent se dresser instinctivement en lisant ça. C'est en fait, encore, un travestissement dont j'ai du mal à imaginer la sincérité.

La "backstop technologie" est en fait un terme générique qui ne cible pas une seule technologie. Voici par exemple la définition complète du glossaire du 5e rapport :

"Technologie de rechange (Backstop technology): Les modèles servant à évaluer l’atténuation utilisent souvent une technologie arbi-trairement sans carbone (souvent destinée à la production d’énergie) dont on pourrait disposer à l’avenir et qui serait disponible indéfiniment, par-delà les limites du modèle. Cela permet aux concepteurs des modèles d’étudier les conséquences et l’importance d’une technologie apportant une solution générique sans avoir à débrouiller l’écheveau des technologies pour en choisir une. Cette technologie de «rechange»peut être une technologie nucléaire, une technologie fondée sur les combustibles fossiles avec captage et stockage du dioxyde de carbone(CSC), une technologie reposant sur l’énergie solaire ou une technologie encore inconnue. On suppose habituellement que la technologie de rechange n’existe pas actuellement ou que, si elle existe, son coût est supérieur à celui des technologies classiques."

C'est donc, en fait, deux choses : une typologie de solutions et une notion heuristique permettant la modélisation. C'est tout. C'est donc, en fait, une notion heuristique permettant la modélisation. C'est tout. D'ailleurs, un examen rapide de l'utilisation qu'en fait le GIEC est totalement incompatible avec son idée de filet de sécurité.

Le terme est utilisé de manière assez générique. Ex : "the generic backstop technology was assumed to be unavailable in the ‘fix RE’ scenario." (2012)

Par exemple, dans le 4e rapport :

"the modelling of substitution towards a backstop technology (such as a carbon-free energy source available at constant, albeit initially high, marginal cost): this can substantially affect the results. For example, if investment in the technology is endogenous and involves learning-by-doing, costs can fall dramatically. Popp (2006a, p.168) goes further, and shows that the addition of a backstop technology by itself can have a larger effect on mitigation costs than the addition of LBD. These results are also confirmed by the IMCP study (Edenhofer et al., 2006b,p.214). However, investment in backstop technologies requires time-consistent policies (Montgomery and Smith,2006). It is therefore debatable to what extent the indicated potential for cost reduction can be realized under real-world conditions where a global, long-term and time-consistent climate policy has yet to be implemented." (p.658)

"Uncertainty about the modelling approaches is associated with the extent to which substitution is allowed in terms of backstop technology, whether the economy responds efficiently (in terms of the use of CGE models), and whether technological change is assumed to respond to carbon prices, the topic of the next section." (p.650)

"Assumptions about the availability of petroleum and the costs of carbon-based ‘backstop’ liquid fuels also tend to be very important considerations in terms of the associated net costs (Edmonds et al., 2004; Edenhofer et al., 2006b; Hedenus et al., 2006)." (p.661)

De plus, il en fait quelque chose d'assez central, alors que le terme est au final assez rare et limité à cette utilité heuristique. Enfin, ce terme est au final assez peu présent. Ainsi, dans le rapport de 1995, le terme n'est mentionné ni dans le résumé, ni dans le rapport du second groupe groupe, qui étudie les technologies.

Surtout, cet usage contredit la présentation de Fressoz : les "backstop technology" sont une typologie de solutions et un outil heuristique, pas une philosophie. Notez qu'il est très subtil : il plaque son interprétation sur ladite hypothèse et, surtout, il la présente comme la philosophie traduite. Or, les premiers rapports sont très discrets sur les nombreuses solutions, probablement parce qu'elles étaient au final peu connues/reconnues. Encore une fois, l'auteur joue sur l'anachronie pour faire un procès d'intention.

Il faudrait connaître en détail les modèles pour commenter plus avant son assertion et c'est ma limite en termes de loi de Brandolini.

Nordhaus

Il élabore ensuite par dessus ce travestissement très habile pendant 5 long paragraphes consacrés à William Nordhaus, qui aurait fondé cette philosophie. Que tente-t-il de démontrer ici ? Quelle est la méthode ? Est-ce qu'il a vraiment été le premier à envisager des énergies de substition aux énergies fossiles ? Est-ce vraiment lui qui a déterminé ces modélisations ? C'est en fait un millefeuille argumentatif désarticulé visant à dénigrer le GIEC. Détaillons.

Ensuite il reproche que les économistes de l'énergie auraient été les premiers à adresser la question du changement climatique. Il trace le lien ainsi : "les outils intellectuels et modèles développés pour penser une possible pénurie de combustibles fossiles ont été réutilise pour penser le problème de leur surabondance."

Enfin, il conclue en affirmant que les modèles modernes "gardent l'empreinte du cadre de pensée que Nordhaus a contribué à établir." Il l'illustre en reprochant aux Integrated Assessment Models de ne pas prendre en compte les inégalités et la justice sociale/environnementale (sans proposer de critique constructive ou même discuter du but de ces modèles).

Pour résumer :

Ainsi, d'approximation en travestissement, il arrive à dénigrer indirectement le GIEC.

“Play the technology card”

Ce passage commence :

"La création du GIEC en 1988 a joué un rôle crucial pour orienter l'expertise climatique vers des solutions technologiques. La lettre la plus révélatrice de l'acronyme GIEC est le I - pas pour international, mais intergouvernemental. Dès sa conception, le GIEC a été désigné pour réaffirmer le contrôle gouvernemental sur le champ émergeant de l'expertise climatique."

Cela ressemble beaucoup aux discours complotistes selon lesquels le réchauffement climatique serait un hoax conçu pour renforcer le contrôle des populations.

Ensuite il fait une liste de faits sans trop qu'on comprenne la logique. Il se focalise sur le groupe 3, présente son premier président, Frédérick Bernthal, qui serait un spécialiste de l'énergie nucléaire et un partisan du laissez-faire, puis son second, Robert A.Reinstein. "Il est intéressant de noter qu'il était aussi le chef négociateur pour les États-Unis à la "Framework Convention on Climate Change" de 1992". Pourquoi c'est intéressant ? Je ne sais pas. En fait je ne sais pas quel est l'intérêt de ce passage entier, c'est une successions d'éléments sur le début du GIEC.

Je ne vois aucun rapport avec l'argumentaire.

The decade of “Sustainable Development”: how fossil fuel interests found their place in the IPCC

Le passage commence avec un autre effort de psychologisation, réduisant l'emphase sur les solutions technologiques à un "ethos dominant" :

"The emphasis on technological solutions aligned closely with the dominant ethos of the 1990s — a decade marked by widespread confidence in corporate innovation and market-led environmentalism."

Encore une fois, au bout d'une suite d'énonciations sans logique explicite, il reproche au 3e groupe d'impliquer comme co-auteurs les entreprises, ce que révèlerait la présence de nombreux experts affiliés à l'industrie des combustibles fossiles.

Ce point est assez important à deux égards. D'abord il montre une sorte d'esprit anti-entreprises viscéral : elles seraient des démons qu'il aurait fallu tenir à l'écart des discussions.

Ensuite il y a aussi la présentation extrême des conflits d'intérêts centrale dans la pseudo-écologie : les personnes liées aux "démons" (ce terme est important, c'est une vraie mythologie) de près ou de loin seraient teintées. Moins qu'indignes de confiance, elles teinteraient aussi les discussions auxquelles elles participent.

The carbon capture of expertise

Dans ces deux parties, l'auteur dénigre la technologie de CCS et attribue cette erreur à une influence des pétroliers.

L'auteur commence en reconnaissant que le 3e groupe est composé essentiellement d'experts d'institutions de recherche publique, mais prétend démontrer que l'implication d'experts liés à l'industrie a eu une influence en promouvant la CCS.

Encore une fois, il y a la diabolisation dont nous avons parlé tout à l'heure : ils ne feraient pas vraiment partie du groupe, ils ne seraient que les appendices de la pieuvre capitaliste. La preuve en serait la mise en avant du rôle de la capture et stockage de carbone (CCS) dans les solutions du GIEC.

Il commence par rappeler qu'on la considérait non viable pour la production d'électricité dans les années 70-80 et qu'elle ne bénéficiait que d'une brève mention dans le rapport de 1995. Néanmoins ce rôle augmenta d'année en année. Ce revirement s'expliquerait par le lobbying des pétroliers qui financeraient de grandes conférences sur le sujet ou encore en sponsorisant le programme “Global Energy Technology Strategy” lancé en 1998. Jusque là, on voit mal cette influence insidieuse envisagée au début. Fressoz va jusqu'à évoquer le fait que deux projets, Peabody et E.ON, on été financés, mais ont été abandonnés en 2015. Quel rapport avec le sujet ?

Il continue. En 2001, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (UNFCCC) aurait demandé au GIEC d'étudier l'option de la CCS, ce qui fut répercuté par une conférence usr le sujet et une proposition de rapport spécial des présidents du groupe 3. Encore une fois, où est l'influence des pétroliers ?

Ce rapport (qui est donc une demande de l'ONU) aurait été un tournant, présentant une vision positive de la technologie. Conclusion : "Ce rapport estampillé GIEC reflétait non seulement la connaissance, mais aussi les intérêts de l'industrie fossile." Au motif que "de nombreuses références étaient prises des conférences GHGT ou du programme de l'IEA GHG, tous deux étroitement connectés aux majors pétroliers. Plusieurs auteurs ou relecteurs étaient aussi employés par des entreprises du charbon, du pétrole, du gaz ou d'électricité."

On retrouve cette idée complotiste de pureté : tout ce qui serait ne serait-ce qu'effleuré par l'industrie serait teinté, même un rapport du GIEC. Ici voyez à quel point cette logique est puissante : un rapport d'une organisation publique ne pourrait pas prendre comme référence des travaux d'une conférence ayant notamment été financée par des industriels. Il n'y a AUCUN commentaire sur le fond, qui serait erroné, la seule "influence" est suffisante pour présumer la désinformation.

Une fois construite cette diabolisation, il prétend qu'elle a eu un effet radical de promotion de la CCS comme option d'atténuation, qui se verrait avec l'expansion considérable de la littérature scientifique sur le sujet. Pour le prouver, il présente un graphique montrant que ladite littérature a stagné de 2005 à 2007, puis a atteint un plateau en 2011, et reproche qu'une large part de cette littérature citerait ce rapport ...

Il prétend ensuite prouver que la CCS n'est pas efficace avec une étude montrant que dans un cas ça n'a pas été le cas, puis que les solutions basées sur l'amine présentent un risque sanitaire et environnemental et que, malgré les financement, "la capture de carbone représente 50Mn de tonnes annuellement, essentiellement pour la purification du gaz naturel. Mondialement, seulement 2 centrales à charbon caputrent une part de leur CO2." Il prétend donc avoir une vision définitive d'une technologie animant des milliers de chercheurs depuis 50 ans et pouvoir démontrer sa non-viabilité en un court paragraphe.

Au début, il prétendait démontrer que les experts de l'industrie des énergies fossiles auraient "contribué à définir le contenu des rapports - particulièrement en promouvant le rôle des technologie de capture et stockage de carbone dans les scénarios de neutralité carbone." Nous voyons ici qu'il ne le démontre à aucun moment, se contentant de l'argutie : "La CCS ne marche pas, le GIEC la promeut, c'est donc forcément que les industriels ont induit les autres experts en erreur."

BECCS is the new backstop

Il utilise la même recette pour la bio-énergie avec CCS (BECCS). Détail intéressant, il prétend démontrer un conflit d'intérêts en évoquant David Keith, un des auteurs principaux du rapport spécial sur la CCS en soulignant qu'il avait créé une entreprise "direct air capture" 4 ans après . Or, cette technologie, consistant à récupérer le CO2 dans l'air et non en sortie de cheminée, est en fait une solution concurrente au BECCS ...

Je ne détaille pas le reste, maintenant vous avez compris sa méthode. Notons simplement que c'est ici qu'il affirme que le BECCS aurait un rôle central pour définir le débat international sur le climat et de présenter les objectifs de 2°C et 1,5°C comme techniquement faisables. Il ne démontre à aucun moment que c'est impossible et se contente de citer comme autorités des ONG, comme les Amis de la terre (ce qui est un exemple de blanchiment de militantisme), et leurs commentaires sarcastiques (“There is no more evidence that BECCS can help to contain global warming than there is evidence for the existence of carbon-sucking extraterrestrials”).

Conclusion

Dans sa conclusion, il reprend sa thèse, construite au fil des approximations et des fallacies que nous avons présentées ici : le GIEC aurait privilégié les solutions technologiques, comme la CCS et BECCS, , en raison de l'influence des industriels.

Outre les nombreuses manipulations à petite échelle, on voit immédiatement en prenant du recul qu'il n'a absolument pas prouvé cela. Par exemple, il se contente de déduire cette influence de la présence de personnes liés à l'industrie, combiné au fait qu'il trouve la CCS/BECCS non viables. Quand au biais technologique, à aucun moment dans son article il évoque les solutions "non-technologiques", à moins que les mots valises "sobriétés" et "décroissance" soient pour lui des concepts suffisamment définis, admis et étudiés pour être qualifiés de telles.

Un article pseudo-écologiste

Ainsi on a un article publié dans une revue, qu'on peut ranger aux côtés de l'étude Séralini en termes de qualité et d'intégrité. Nous allons maintenant étudier les logiques pseudo-écologistes dans lesquelles il s'inscrit.

Entrisme et réinvention de l'histoire

Ici Fressoz réinvente l'histoire pour la rendre plus compatible avec les dogmes pseudo-écologistes.

C'est une relation symbiotique, un peu comme la relation entre les champignons lignivores et les insectes xylophages : les premiers ramolissent le bois et facilitent le forage des insectes, tandis que les seconds favorisent la rétention d'humidité et la pénétration des champignons grâce à leurs galleries et leurs déjections. Ce type de relations "gagnant-gagnant" sans accord sont centrales pour comprendre la pseudo-écologie et la politique en général.

Sa profession d'historien est à ce titre extrêmement pratique : il est censé être une source fiable en matière d'Histoire, il fait partie de ceux qui l'écrivent. Et non seulement il peut mettre la légitimité de l'Université au service de l'écosystème, mais en plus il est payé pour ça ! C'est pour cela que les historiens sont particulièrement appréciés dans ces systèmes de désinformation.

Le double standard : la science sous emprise

Pour finir, c'est le coeur de cet article : il applique le principe pseudo-écologiste que j'énonçais il y a quelques jours, selon lequel "La science n'est respectable que lorsqu'elle sert mes intérêts."

Le GIEC est pratique quand il alerte sur le problème, mais la pseudo-écologie ne veut pas des solutions qu'elle ne contrôle pas. Il est donc logique que l'écosystème s'en prenne au rapport du 3e groupe, même s'il fait la part belle aux EnRi.

La réaction de Valérie Masson-Delmotte, qui a pourtant itéré plusieurs fois sont soutien à la frange radicale de la pseudo-écologie et à la désinformation sur les retenues d'eau, est à ce titre intéressante. Elle proteste mollement en défendant son organisation.