Désinformation sur les clusters de cancers pédiatriques

C'est un des arguments les plus constants dans les argumentaires pseudo-écologistes en général : les technologies auxquelles ils s'opposent causent le cancer. Évidemment, le nucléaire n'y échappe pas.

La principale accusation a été de favoriser le développement de cancers pédiatriques autour des installations nucléaires.

Une étude de l'IRSN a passé en revue « les études épidémiologiques concernant les leucémies de l'enfant et du jeune adulte (moins de 25 ans) à proximité des installations nucléaires, dont les résultats étaient disponibles (IRSN 2008) : 198 sites nucléaires répartis dans dix pays ». Ils n'aboutissent qu'à trois excès de leucémies possibles, dont La Hague, et trois excès confirmés (Sellafield, Dounreay et Kruemmel). (1) Néanmoins les autorités estiment qu'il n'y a pas de lien direct avec la réaction nucléaire.

Des clusters de cancers pédiatriques autour des centrales nucléaires

Sellafield et Allemagne

Sellafield

Le sujet est surtout apparu après qu'il ait été constaté en 1983 que les leucémies pédiatriques étaient anormalement élevées à Seascale, un village à 3 km du site nucléaire de Sellafield. La centrale a été pointée du doigt, notamment en raison d'un accident nucléaire s'étant produit en 1957. La commission Black a été constituée et un rapport en 1984 a confirmé le cluster.

Peu après, en novembre 1985, le Committee on Medical Aspects of Radiation in the Environment (COMARE) a été formé. Il a rendu de nombreux rapports, confirmant une incidence beaucoup plus forte de leucémie et de lymphome non hodgkinien (LNH) pour les enfants et jeunes adultes dans cette zone entre 1963 et 1990, ainsi qu'autour d'une autre installation nucléaire : Dounreay.

Néanmoins le 17e rapport, le dernier sur ce sujet, conclut qu'il est improbable que ce soit lié aux activités nucléaires. Le comité relève notamment qu'il n'y avait pas d'incidence particulière ensuite (1991-2006) et que l'exposition estimée était trop faible pour expliquer les leucémies et LNH observés. Plus globalement, il n'y a pas eu d'incidence plus forte de cancer autour des installations nucléaires en Grande-Bretagne. À l'inverse, ils observent d'autres clusters loin d'installations nucléaires. (2)

Allemagne

En Allemagne, c'est un cluster de leucémies infantiles autour de la centrale de Krümmel, à Elbmarsch, qui a lancé le sujet avec le diagnostic de 5 leucémies d'individus de moins de 15 ans entre février 1990 et mai 1991. Une incidence plus élevée a été notée entre 1999 et 2005 dans les 5 km de la centrale (5 cas au lieu de 1,88). En opération normale, la dose de radiation environnante n'était pas de plus d'1 µSv/a pour les adultes et de 2 µSv/a pour les enfants, alors que la dose naturelle de rayons gamma était de 0,6 mSv/a dans cette zone. (3)

Une étude de grande ampleur, l'étude KiKK, a été lancée et a étudié les cancers diagnostiqués entre 1980 et 2003 chez les enfants de moins de 5 ans. Elle a décrit un excès de leucémies chez les enfants de 0 à 4 ans autour des centrales nucléaires allemandes. Bien que cette tranche d'âge très restreinte ait été moins étudiée jusqu'à la parution de ces résultats, en raison généralement d'effectifs très limités, ils restent néanmoins isolés et n'ont pas été retrouvés ailleurs, notamment dans la dernière étude française publiée spécifiquement sur le sujet, ainsi que dans une étude de Grande-Bretagne. (1) Néanmoins la conclusion est unanimement qu'on ne sait pas d'où viennent ces tendances, les rayonnements des centrales nucléaires étant insignifiants comparés à la radioactivité naturelle.

La Hague

Pour La Hague, les éléments sont beaucoup moins probants. Quatre études entre 1989 et 1995 n'ont pas montré d'incidence supplémentaire. Il a fallu attendre 1995 pour avoir une étude qui trouve une incidence plus élevée dans les 10 km autour de la centrale, à la limite de la signifiance statistique, avec 4 cas. (4)

Une étude en 1997 observa que l'utilisation récréative des plages par les enfants et leurs mères en gestation et la consommation de poisson et crustacés locaux étaient positivement corrélés avec les leucémies dans 35 km autour de La Hague, sur un échantillon de 27 malades et 192 individus « contrôle ». (5) Cette étude a néanmoins été épinglée par trois lettres dédiées critiquant la méthode et la conclusion. (6) Un groupe a été créé, le « Groupe Radioécologique du Nord-Cotentin », par le gouvernement, rassemblant 50 experts d'organisations diverses. Il observa que la contribution au risque de leucémie induite par radiations avant 25 ans était de 74,1 % pour la radioactivité naturelle, de 24,3 % pour l'exposition médicale, de 1,4 % pour les retombées radioactives (essais nucléaires et Tchernobyl) et de 0,2 % pour les installations nucléaires. Son rapport final conclut qu'il est improbable que les installations nucléaires soient impliquées significativement. (4)

Contrairement aux autres cas que nous venons de voir, l'existence même du cluster « n'a pas été confirmée ». (4) Cela n'avait pas empêché le professeur Viel de publier un livre en 1998 prétendant le contraire comme une certitude absolue. (7)

Pourquoi la leucémie ?

Ces études se focalisent toutes sur la leucémie. Qu'est-ce que ce cancer a de spécial ? Une exposition aux radiations ne devrait-elle pas entraîner d'autres cancers ?

Le rapport Sommelet répond à la question :

« Néanmoins, par rapport aux autres organes, la moelle osseuse apparaît comme particulièrement sensible aux rayonnements ionisants, et la leucémie est aujourd'hui considérée comme l'un des cancers pouvant être le plus facilement induit par de fortes doses de rayonnements ionisants. Comparativement aux cancers solides, l'augmentation du risque de leucémie apparaît beaucoup plus tôt après l'exposition (quelques années au lieu de quelques dizaines d'années). […] De plus, pour une dose donnée, l'augmentation du risque est beaucoup plus forte pour les leucémies que pour les cancers solides (ICRP 2007). Enfin, l'excès de risque par unité de dose est plus élevé pour une exposition durant l'enfance qu'à l'âge adulte (Preston et al 1994 ; Preston et al 2004). » (1, p.24)

Une désinformation discrète

Quelle est la distinction ici entre la méfiance et la désinformation ? La limite est essentiellement la remise en question du bien-fondé de l'industrie nucléaire : d'abord, en imputant abusivement au nucléaire ces clusters ; ensuite en faisant un effet de loupe faisant négliger les conséquences sanitaires de l'alternative : les énergies fossiles. Rappelons que le lobbying antinucléaire bénéficie directement au charbon actuellement. Or, les conséquences sanitaires du charbon, par l'émission de particules fines, sont extrêmement problématiques, sans compter qu'il libère également des radiations.

Ces accusations ont été assez rares. On peut relever un article du Monde Diplomatique la reprenant implicitement, se référant au livre du professeur Viel en 2011, (8) et un article de La Croix mettant au même plan l'affaire « de la leucémie à La Hague » que la vache folle ou l'amiante en 2013. (9)

Elles ont été très actives en 1996 et 1997, notamment après l'étude de Viel, avec quelques dizaines d'articles. Une étude de 1998 a eu un écho plus limité, n'observant pas de sur-cas de leucémies.

Les articles se font ensuite plus épars (environ un par an), jusqu'au communiqué autour d'un rapport de l'INSERM (Sermage-Faure et al. 2012), qui relève un « excès de leucémies infantiles dans un rayon de 5 km autour des centrales nucléaires françaises sur la période 2002-2007 ». L'agence ne constate de sur-risque qu'entre 1998 et 2007 et pas entre 2008 et 2012.

Malgré le communiqué de l'IRSN, qui estime que ce résultat « doit être considéré avec prudence » et « qu'il n'y a pas de conséquences opérationnelles à tirer directement de cette étude », (10) la presse antinucléaire va s'en saisir. Ainsi Libération le présente comme la preuve d'un effet cancérigène des centrales nucléaires en donnant la parole à l'administrateur du « Réseau sortir du nucléaire » ; (11) un article de Science&Vie en 2012 dont le ton tend clairement à faire douter des conclusions scientifiques ; (12) au contraire, ceux du Figaro, (13) de Sciences et Avenir (14) et de Midi Libre (15) sont très factuels.

Autres

Ceci vaut pour la partie « sérieuse », mais beaucoup d'activistes ne s'embarrassent pas de ce niveau de complexité. Par exemple, Reporterre a accusé le centre de stockage de déchets radioactifs de Soulaines (implicitement évidemment) de causer une augmentation de risque du cancer du poumon dans les 15 km autour. (16)

Ces accusations n'engagent à rien, dénigrent le nucléaire et peuvent, en plus, se donner les dehors du sérieux (« regardez, il y a cette corrélation observée par un institut sérieux, c'est vraiment étonnant »). Ceci alors même que, comme nous venons de le voir, une simple anomalie statistique ne dit pas grand-chose.