Les souffrances des agriculteurs exploitées par la pseudo-écologie
Marc-André Selosse, universitaire professeur au Museum National d'Histoire Naturelle a écrit une tribune dans Le Monde, dans le contexte du débat sur la première loi Duplomb : "Seule l’agroécologie lèvera les contraintes sanitaires et financières qui pèsent sur les agriculteurs", du 22 mai 2025.
C'est un texte assez phénoménal, où il reprend de nombreux aspects de la désinformation pseudo-écologiste.
Quatorze membres de l'académie d'agriculture française ont été suffisamment interloqués pour publier une lettre dénonçant plusieurs présentations trompeuses. J'y ferai référence à quelques reprises.
L'exploitation des agriculteurs
On commence par une des manipulation les plus immondes du mythe du modèle agricole : se prévaloir des souffrances des agriculteurs. En somme, ce n'est pas l'agribashing permanent, la violence administrative et tous les impératifs contradictoires imposés par la désinformation sur le "modèle agricole", mais le "modèle agricole" qui serait à l'origine de ces souffrances.
C'est une inversion victimaire absolument dégueulasse, ici reprise in extenso par un universitaire.
Il commence par : "Lever les contraintes du métier d’agriculteur est une urgence, car les agriculteurs vont mal : leur taux de suicide surpasse de 43 % celui du reste de la population." Puis prétend : "Mais la solution présentée, qui revient sur des interdictions d’utilisation de pesticides dangereux, est simplement ridicule. L’acétamipride, par exemple, est un néonicotinoïde neurotoxique, cancérigène et source d’infertilité masculine : ignorer ces méfaits ne condamne pas seulement l’avenir mais aussi des agriculteurs."
Puis, il continue en rappelant les résultat d'Agrican, en mettant l'accent sur les maladies plus fréquentes chez eux, en cachant le fait que cette étude montre une meilleure santé des agriculteurs. Il conclue, achevant le transfert de responsabilité : "Voilà la vraie contrainte du métier d’agriculteur."
Puis il conclue avec une statistique d'une mauvaise fois phénoménale : "74 % d’entre eux [les agriculteurs] considèrent que les normes environnementales sont utiles". En effet, l'énoncé est très vague et on peut juger qu'il faut une réglementation environnementale sans juger que celle existante est bonne.
Merveilleuses haies
La partie suivante est sur l'angle des pseudo-alternatives. Pour rappel, une pseudo-alternative est une pratique alternative présentée à tort comme une solution équivalente. Cela ne désigne pas tant la pratique que son usage dans le discours.
Il présente comme alternatives aux pesticides la "lutte biologique" (=biocontrôle) et insinue qu'elles ne seraient mobilisées qu'en agriculture bio. Or, d'une part c'est couramment utilisé en agriculture conventionnelle et d'autre part, ce n'est pas une "alternative" : c'est plus cher et, si ça peut être plus adapté pour anticiper une infestation ou répondre à certains cas, c'est insuffisant dans beaucoup de cas.
Ensuite il monte au pinacle les haies qui "freinent" (c'est-à-dire ?) "84 % l’entrée des maladies des plantes dans une parcelle". La lettre publique dénonce ce chiffre, qui "ne s'applique en aucun cas en grande culture, pas plus qu'aux maladies telluriques, quelque soit la culture." Elle souligne que "Les maladies principales du blé par exemple (la septoriose, la gusariose, les rouilles) ne sont pas freinées en présence de haies." Elle relativise plus longuement l'efficacité des haies.
Notons une petite erreur au passage, sans doute innocente (non). Il écrit que "les haies ont été arrachées à l’arrivée des pesticides". Or, l'arrachage des haies vient du remembrement et de la mécanisation, pas des pesticides. Genre absolument pas. Son énoncé n'est pas absolument faux, parce que l'ensemble est arrivé plus ou moins en même temps (même si je ne suis pas sûr qu'il y eu beaucoup de pesticides en 1945), mais parfaitement trompeur (comme le reste de sa tribune en fait).
Puis il prétend faire une causalité directe entre l'augmentation d'utilisation de pesticides (+31.1%) et la mortalité infantile (7.9%) en reprenant Frank (2024), qui ne semble contrôler quasiment aucune variable pour prétendre déduire une causalité.
Il prétend que le "mélange de variétés" est une solution efficace, sans envisager les difficultés liées à la commercialisation de la récolte. S'agissant du mélange d'espèce, la lettre publique rappelle les limites de cette technique, comme le risque de compétition entre les cultures, l'absence de protection efficace contre les graminées, ou la difficulté à trier les grains.
Puis il fait l'éloge de la génétique agricole, sans qu'on comprenne pourquoi il parle de ça ici ("Ceux-ci montraient que les nouveaux cépages résistants au mildiou et à l’oïdium divisent par 7 à 10 le nombre de traitements viticoles, économisant de 800 à 1 000 euros par hectare.")
Puis on retrouve la référence aux "résistances", même si l'énoncé est factuellement vrai (c'est mécanique), il ne s'embarasse pas de chiffres. C'est donc potentiellement totalement trivial, mais c'est présenté comme déterminant.
Merveilleuse agroécologie
Il est opposé au libre-échange :"Il faut aussi réguler la concurrence internationale, déloyale dès lors qu’elle s’autorise ce que nous interdisons."
Il sort un chiffre, qu'on voit souvent revenir et qui est probablement une connerie militante de plus : "de l’épuration de l’eau aux frais de santé, les pesticides nous coûtent 18 milliards d’euros par an".
S'agissant d'agroécologie, il diabolise Laurent Duplomb, qui déclare "Personne n’a jamais compris ce que ça veut dire." Il le présente comme un "aveu d'ignorance" qui "bafouent les efforts des scientifiques, des agriculteurs et des citoyens". Or, ce discours dénonce en fait que l'agriculture est déjà écologique et qu'il n'y a pas vraiment de délimitation entre l'agriculture "conventionnelle" et "agroécologie". Il s'agit donc bien de diabolisation.
On retrouve la place de la science comme divinité : "D’abord, ils [duplomb et sa loi] nient les travaux scientifiques qui ont établi l’efficacité de ces méthodes : c’est de l’antiscience." Le propos et la loi de Duplomb seraient un blasphème.
Ensuite il résume l'agroécologie au bio et à l'agriculture de conservation des sols, prétendant que Duplomb et sa loi "méprisent les praticiens de l’agroécologie, agriculteurs du bio (10 % de notre surface agricole) et de l’agriculture de conservation des sols (4 %)". On est vraiment dans la manipulation sans scrupuple, il tente de monter les agriculteurs contre lui à partir de rien. C'est un peu comme les enfants qui, dans la cour de récré, inventent des insultes pour créer des rumeurs pour déclencher des inimités. Est-ce que c'est une logique acceptable venant d'un chercheur ?
Il conclue se passage avec une exagération hallucinante, encore : "ils vouent au néant les produits des impôts citoyens pour la recherche en laissant croire qu’il n’existe qu’une seule option technique, alors que seul manque le courage de porter les alternatives".
On voit l'inversion totale : créer une possibilité en cas d'urgence dans certains cas, comme le proposait la loi Duplomb, devient la négation de toutes les solutions dans tous les cas.
La tribune finit comme elle a commencé, avec une prétention à servir les intérêts des agriculteurs ("faciliter la transition vers l’agroécologie, seule manière de lever vraiment les contraintes sanitaires et financières qui pèsent sur le métier d’agriculteur").
On note aussi une autre référence à la science divinisée ("Le législateur doit s’appuyer sur les connaissances scientifiques disponibles") et au "progrès" ("Choisir l’immobilisme, c’est vouloir entrer dans l’histoire en reculant, c’est tromper le monde agricole sur ce qui est possible et sur sa capacité d’adaptation...").
Commentaire
J'avais déjà identifié que Selosse appartenait à l'écosystème pseudo-écologiste, mais cet article va loin. Très loin. La manipulation en début d'article n'est possible que par quelqu'un d'une mauvaise foi extrême. Et la suite est du même acabit. La diabolisation de Duplomb et de sa loi en conclusion est infâme. Cela traduit une intégration profonde dans l'écosystème : c'est un entrepreneur pseudo-écologiste.
C'est une belle prise, ce monsieur ayant une carrière extrêmement bien remplie et des chercheurs accomplis comme lui ont extrêmement de valeur pour l'écosystème.
C'est d'autant plus désastreux que sa tribune a été reprise par la rubrique "actualités" de ... l'Académie d'agriculture. WTF ?
Référence
- Frank, E. G. (2024). The economic impacts of ecosystem disruptions: Costs from substituting biological pest control. Science, 385(6713), adg0344. [lien]
Lire aussi Gil Rivère Wekstein, qui rappelle sa proximité avec les ONG "« Inexactitudes, amalgames et contrevérités » du professeur Selosse pseudo-écologistes"