Hugo Clément, acétamipride, toxicité et Duplomb [5-02-2025]
La polémique sur l'acétamipride a été le théatre d'une désinformation débridée. Un article notable a été "Acétamipride, La fabrique d'une controverse politico-scientifique" de Nina Guérineau de Lamérie, pour Libération, publié le 4 août 2025. Cet article fleuve (>3000 mots !) développe de nombreux éléments désinformatifs qu'il est intéressant de commenter.
Au regard de la longueur de l'article, je le traiterai synthétiquement (et pas en déroulé chirurgical comme d'habitule).
Le dénigrement de l'acétamipride
La dangerosité de l'acétamipride est montée en épingle tout le long de l'article.
Sur l'humain
C'est notamment fait à travers la liste des propriétés toxiques que "pourrait" avoir l'acétamipride. Sont notamment mentionnés :
- une revue de littérature de 2023 concluant "De plus en plus d'éléments indiquent que son exposition pourrait être génotoxique, reprotoxique etneurotoxique pour les mammifères, y compris l'homme"
- Contibuer à l'augmentation des cas de diabètes de type 2 ou être un facteur de risque pour les maladies rénales chroniques
- L'effet neurotoxique sur le développement cérébral des foetus et jeunes enfants, notamment en raison de la présence d'acétamipride dans "le plasma, l'urine et le liquide céphalorachidien de quatorze" jeunes patients observé par l'étude de 2022. [rq : la formulation présente leur maladie, leucémie et cancer, comme pouvant être liée à l'acétamipride]
- "une étude menée chez le rat a montré que cet insecticide, ingéré en grande quantité, provoquait des tumeur"
Bonmatin sort cette généralité, que nous avions déjà commentée :
"Même en l'absence de données épidémiologiques et malgré les limites de certains de ces travaux, ces signaux multiples font « probablement » de ce « néonicotinoïde l'un des plus dangereux pour les humains, alertait fin mai auprès de Libération le chimiste et toxicologue Jean-Marc Bonmatin"
À aucun moment l'exposition est traitée, sauf pour être mise de côté : "Même en l'absence de données épidémiologiques et malgré les limites de certains de ces travaux, ces signaux multiples font «probablement» de ce «néonicotinoïde l'un des plus dangereux pour les humains, alertait fin mai auprès de Libération le chimiste et toxicologue Jean-Marc Bonmatin"
La seule fois où le sujet est abordé est dans un passage dénotant une manipulation particulièrement vicieuse de la 'journaliste' (s'il fallait encore une preuve que ces guillements sont vraiment mérités) :
"«Nous sommes convaincus que ce seuil garantit un niveau d'exposition humaine sans danger», atteste, de son côté, Marco Binaglia, chef d'équipe spécialisée dans la toxicologie des mammifères à l'Efsa. Peut-on dire, pour autant, que la molécule est non toxique, comme l'affirme Laurent Duplomb, sénateur LR à l'origine de la proposition de loi et lui-même un ancien élu de la FNSEA ? Non, répond Marco Binaglia. «Dire que l'acétamipride serait sans danger quelle que soit la dose, est évidemment faux. L'acétamipride est potentiellement une substance neurotoxique, voire cancérogène, pour l'homme."
En effet, la reconnaissance de la "toxicité" est présentée comme le point final de la discussion, rien pour expliquer la différence entre ce postulat et la phrase initiale, qui est en fait la seule importante, concernant le RISQUE. Encore une fois, la présentation fait tout.
La 'journaliste' reprend en outre la présentation malhonnête du propos de Duplomb, qui a simplement été imprécis.
Cela dénote aussi l'incurie de l'EFSA, incapable de briefer correctement ses employés : il aurait dû rappeler que la notion de toxicité est très vague et marteler la différence entre danger et risque. Et évoquer la possibilité d'un effet cancérigène est la dernière des conneries : le message retenu par l'audience ("c'est certainement cancérigène et pose un risque réel") est plus erroné que de ne pas l'évoquer.
Sur la biodiversité
Évidemment, l'impact de l'acétamipride sur la biodiversité est aussi montée en épingle. D'abord, une formulation intéressante : "S'agissant de la biodiversité, terrestre ou aquatique, peu de doutes subsistent quant aux conséquences néfastes du pesticide." En effet, elle suppose non pas qu'on sache qu'il y ait des conséquences néfastes, mais en plus qu'on sache lesquelles. Cela traduit l'incurie scientifique de la journalsite.
Comme toujours, la durabilité du pesticide est montée en épingle alléguant qu'il peut durer "plusieurs décennies". Or, c'est une affirmation facile, la dégradation des molécules suivant une courbe exponentielle inversée. Encore une fois, on retrouve Phillippe Grandcolas. Il évoque aussi qu'il voit "sa toxicité (laquelle ?) augmenter 100 fois au contact de fongicides (lesquels ?)". C'est encore un énoncé extrêmement flou, qui n'indique rien du risque causé pour l'environnement.
Bonmatin est évidemment encore mobilisé et ressort des déclarations vagues sans substance scientifiques : "pour toutes «les bestioles qui supportent la vie sur cette planète, l'acétamipride est toxique à 100% [...]»"
La journaliste ressort une inventaire des propriétés que "pourraient" voir l'acétamipride : "Plusieurs travaux confirment des risques d'altération du comportement, du microbiome, de l'immunité et des capacités d'apprentissage et de mémoire des pollinisatrices solitaires consécutifs à une exposition à l'acétamipride."
Même des membres de l'EFSA s'y prêtent. Ainsi, après avoir rassuré "Nous sommes convaincus que ce seuil garantit un niveau d'exposition humaine sans danger", Marco Binaglia
La diffusion dans l'environnement
La diffusion dans l'environnement est aussi dramatisée : "Même si, après la promulgation de la loi, la molécule ne sera pulvérisée que sur 2 % du territoire français – comme le dit Annie Genevard pour rassurer –, celle-ci, emportée par le vent et les pluies, colonisera bien au-delà. Cette substance «contamine les sols, les eaux de surface et l'air. Elle entre dans les plantes, véhiculée par la sève, contamine les fruits que nous mangeons. On en a même retrouvé dans les précipitations au Japon. Par conséquent, c'est toute l'échelle du vivant qui est touchée : les insectes, les vertébrés, les oiseaux, mais aussi les poissons. Ce sont des éléments connus depuis une bonne dizaine d'années», précise le chimiste JeanMarc Bonmatin."
Ainsi, toute présence devient une souillure. Il faut bien comprendre que cette logique est au coeur du pesticide-bashing, ce qui explique le succès du branding d'agriculture "régénératrice".
On est dans un registre mystique, pas dans un registre pragmatique.
Notez que pour la mention du Japon, c'est (évidemment) d'une mauvaise foi extraordinaire, le Japon utilisant les néonicotinoïdes dans DES RIZIERES.
Le "on savait" est également un élément de langage récurrent de la pseudo-écologie, s'inscrivant dans la réécriture de l'histoire.
Le dénigrement des agences et de la réglementation
De même que l'acétamipride, les agences sont dénigrées tout du long. Dès le début par exemple, la 'journaliste' cite une chercheuse déclarant "aujourd'hui, il y a un ensemble de signaux assez inquiétants qui n'ont pas été assez pris en compte"
L'interdiction de l'acétamipride est présentée comme une évidence selon "la science" et l'EFSA comme isolée dans son choix de l'autorisée : "Depuis, les alertes sur la toxicité de l'acétamipride pour la faune, la flore et les mammifères (êtres humains compris) se sont accumulées – même si des incertitudes persistent toujours. Pourtant, ces arguments, s'appuyant sur un corpus académique national et étranger, ne trouvent pas grâce aux yeux des défenseurs de la molécule [...]. Le céréalier [Arnaud Rousseau], qui dit «faire confiance à la science», se réfère à un seul organisme pour étayer sa position : l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa)".
[Au passage, notez que toute "incertitude" est discrètement présentée comme négligeable.]
La décision de l'EFSA est ensuite dénigrée sur plusieurs paragraphes entiers. La 'journaliste' rapporte l'accusation d'une "source haut placée au coeur du dossier" (notez le flou, qui peut désigner un simple politiciens) qui qualifie le choix de ne pas interdire de "camouflet".
Plus loin, la réponse de l'ANSES, nian "disposer de données récentes d'évaluations qu'elle aurait menées pour de tels produi" est tournée en dérision, notamment par la citation de Benoit Vallée, son directeur général d'alors, selon lequel "c'est plus en raison «de l'absence de données» qu'autre chose". Cette "frilosité" est reprochée par une scientifique de l'INSERM, qui ment en affirmant que les agences "ne fondent pas leur avis sur l'ensemble du corpus bibliographique disponible [...]. Ils ne considèrent comme valides que les études dites de bonnes pratiques de laboratoire", ce qui est faux.
La critique est conlue par une citation de Veillerette remettant directement en question l'indépendance : "Résultat : leurs travaux, «qui coûtent une fortune et demandent un travail de paperasse phénoménal à la science académique, bénéficient plutôt aux fabricants», accuse François Veillerette, cofondateur et porte-parole de Générations Futures."
C'est faux, les agences reprennent les études académiques qui sont bien faites. Et les BPL existent justement pour éviter que l'expérimentateur puisse influer sur les résultats. C'est une norme créée pour justement éviter les abus des entreprises. Du coup cela coute de l'argent et les militants anticapitalistes ont du coup ENCORE quelque chose à dire.
En creux, il y a l'idéalisation de la recherche publique, qui serait par nature efficace, exempte de biais et dont les études les plus foireuses devraient être prises en compte par le régulateur.
Faisons crédit à la journaliste d'avoir rapporté le démenti de Marco Binaglia (EFSA), mais elle continue le dénigrement ensuite : "Malgré cela, l'Efsa peut-elle être l'unique référence scientifique pour un dossier aussi sensible que celui de la réintroduction – même dans d'infimes quantités et sur deux cultures spécifiques – de l'acétamipride ?".
Ici on a une sorte d'inversion de la charge de la preuve : il faudrait présumer que les pesticides présentant le moindre danger posent un risque et devraient être interdits.
Gestion des objections
Pour évacuer la question de l'EFSA, la journaliste parle de "se reposer sur le dogme du rapport de l'Efsa". C'est la stratégie de la psychologisation : on transforme l'argument opposé en une simple lubbie.
Puis, on présente comme contrepoids la pétition officielle (qui suppose un compte FranceConnect pour signer), qui a obtenu 2 millions de signatures, un montant phénoménal.
La 'journaliste' donne la parole à Benoît Biteau, qui prétend "aucun scientifique indépendant, comme l'entomologiste Philippe Grandcolas, n'a été auditionné". Dans leur langage, "indépendant" exclut les agences sanitaires. C'est un élément de langage pour définir la "vraie science" pseudo-écologiste, un des aspects totalitaires du système.
Puis elle reprend une tribune publiée dans Le Monde.
Globalement, tout le passage en question tend à dénigrer la loi, dans la plus pure logique militante.
Ce discours n'a rien à voir avec l'information, il s'agit d'un argumentaire de vente. Et comme tout argumentaire de vente, il y a la gestion des objections.
Juridisme
Les normes juridiques sont invoquées (à tort évidemment) à plusieurs reprises :
- "Une frilosité qui exaspère, entre autres, la toxicologue Sylvie Bortoli, favorable, dans ce cas, à l'application du principe (constitutionnel) de précaution"
- "Nos règles constitutionnelles peuvent et doivent être interprétées à la lumière des données de la science."
- "Quel sera l'impact sur la santé de la population avec la réautorisation d'utiliser cettemolécule ? Il n'y a pas de réponse à cette question, ce qui est anticonstitutionnel au regard de l'article 5 de la charte de l'environnement".
C'est une tendance forte utilisée par la pseudo-écologie : d'un côté se prévaloir de toutes les normes possibles et imaginables, même à tort ; d'un autre côté dénigrer les règles lorsqu'elles desservent leurs intérêts.
La science
Comme toujours, le militant se prévaut de "la science" :
- "On est dans un débat politique polarisé, où la science est clairement occultée», conclut notre source."
- "La science, même l'exécutif n'est pas véritablement arrivé à la remettre sur la table des discussions."
Ce, en promouvant des logiques anti-scientifiques : confusion entre danger et risque et inversion de la charge de la preuve absurde.
Pétitions et soutiens
La pétition de 2M. de signatures et la tribune publié dans le Monde sont reprises pour apporter de la "preuve sociale". C'est une belle illustration de leur utilité.
Blanchiement de militantisme
L'article a fait un usage extensif du blanchiement de militantisme
Bonmatin
Bonmatin est cité à plusieurs reprises, que nous avons déjà citées. Notez à quel point ses commentaires sont évasifs
Benoit Biteau en guest-star
Le député EELV Benoît Biteau est cité à de nombreuses reprises :
- "A l'époque, la disparition brutale des abeilles avait obligé les parlementaires « à s'interroger sérieusement sur la balance bénéfices-risques de ces pesticides. Il a été jugé que l'absence de pollinisateurs mettait en danger la productivité de la ferme Europe », relate Benoît Biteau, député écologiste, agronome de formation et paysan depuis vingt ans."
- "C'est d'ailleurs sur ce point que l'Assemblée nationale et le Sénat ont manqué à tous leurs devoirs pendant les très rapides discussions sur la loi Duplomb, selon Benoît Biteau, des Ecologistes. Avant le vote, « aucun scientifique indépendant, comme l'entomologiste Philippe Grandcolas, n'a été auditionné. Tout s'est fait tellement vite, on n'a pas eu le temps de faire les choses bien », blâme le député, amer." Notez qu'ici il reproche indirectement la coupure des débats à la droite, alors que c'est une conséquence de l'obstruction parlementaire de la gauche.
Autres
On a trouvé également :
- François Veillerette, président de Générations Futures est cité à deux reprises :
- "Résultat : leurs travaux, « qui coûtent une fortune et demandent un travail de paperasse phénoménal à la science académique, bénéficient plutôt aux fabricants », accuse François Veillerette, cofondateur et porte-parole de Générations Futures."
- "« L'Efsa ne produit pas de science, c'est une agence réglementaire », poursuit François Veillerette, avec ses biais et angles morts, « ce qui est très différent »."
Autres
Le terme "nuisibles" est mis entre guillemets, ce qui relativise l'importance de gérer les ravageurs, laissant entendre qu'ils feraient partie d'un ensemble qu'il ne faudrait pas toucher.
La journaliste prétend que l'interdiction des NNI a pris acte "d'alertes scientifiques sur l'effondrement des pollinisateurs dans et aux abords des cultures de feuillus, d'agrumes, de fruits à pépins et à coques, ainsi que des vignes". On ne sait pas de quoi elle parle et ce que des "feuillus" (ex: chênes, chataîgners) viennent faire là. Si elle précise que c'est une "décision politique", tout le paragraphe est destiné à la présenter comme une décision sanitaire.
Arnaud Rousseau est dénigré dans ce passage :
"Cependant, après avoir creusé le sujet, l'Efsa n'a pas jugé nécessaire de bannir la molécule autorisée en Europe depuis 2005. «Un camouflet», pour cette même source ; la preuve, pour Arnaud Rousseau, que l'interdiction française est une erreur. «A partir du moment où l'agence européenne a autorisé ce produit, il doit être utilisé», a plaidé l'agrobusinessman."
Cette citation sert à caricaturer son propos et à le présenter malhonnête. Le qualifier d'agrobusinessman construit le dénigrement en s'appuyant sur l'idée que l'agriculture ne devrait pas être une activité économique.
La citation abusive : une méthode pour neutraliser la contradiction
L'agriculture en pseudo-écologie : une activité pas vraiment économique
La "source au coeur du dossier" affirme "On est sur un combat de coq entre la FNSEA et la Coordination rurale". C'est intéressant dans la suite de la DNC, où la CR avait montré sa forte proximité avec la pseudo-écologie.
Néanmoins, contrairement à la Confédération rurale, elle n'appartient pas vraiment à l'écosystème.