Jean-Baptiste Fressoz face à François Gemenne [03-09-2025]

Publié le 20/11/2025

Par Alexandre

La semaine dernière, nous avions commenté en détails l’article publié par un historien, Jean-Baptiste Fressoz, sur le GIEC dans une revue scientifique et l’article de Audrey Garric le commentant.

Nous avions montré que les nombreux biais et travestissements de l’article de l’historien étaient comparables en gravité à ceux de l’infâme étude Séralini.

Et si le sujet de cet article est suffisamment traité par mon précédent papier, il y a eu un autre élément sur lequel j’aimerais rapidement revenir : l’échange entre Jean-Baptiste Fressoz et François Gémenne (lead author du IIIe groupe du GIEC).

Il illustre en effet bien la mécanique rhétorique qu’il y a derrière les manipulations de l’historien.

Déroulé de l’entretien

Je vais aller assez vite sur l’entretien.

Nicolas Demorand commence en évoquant le terme « technosolutionnisme » et si on n’oublierait pas « les autres leviers que sont la sobriété ou la décroissance. » Il questionne ensuite Freyssoz sur son article, qui reproche au groupe III d’être trop technophile.

La transition énergétique

Freyssoz commence par répondre complètement à côté en fustigeant le « blabla indigeant qui existe autour de la transition énergétique. » Il prétend que ce terme « n’a un sens que pour le secteur de l’électricité. Pour les autres secteurs, il n’y a pas de transition énergétique en cours. » Il élabore ensuite en rappelant que l’électriticité n’est qu’une petite partie de l’énergie, etc.

On a ici un premier mensonge. En effet, l’électrification des usages est un des axes centraux des scénarios de décarbonation. Or, cet électrification est bien en route, le meilleur exemple étant la voiture. Mais surtout, cette électrification est dépendante de la production d’électricité décarbonée : ça ne sert à rien d’électrifier un usage si c’est pour le faire avec une électricité produite au charbon.

Or, les pseudo-écologistes tout fait pour freiner la décarbonation de l’électricité en luttant contre le nucléaire. On voit ici à l’oeuvre la logique du pompier pyromane.

Il va continuer en affirmant qu’on ne saurait pas faire d’acier primaire, de ciment, de plastique, d’engrais, faire voler des avions, faire avancer de gros bateaux sans émettre de CO2, etc.

Or c’est largement faux : on sait faire de l’acier décarboné à partir d’hydrogène, c’est juste plus cher. Il y a d’ailleurs plusieurs usines qui fonctionnent déjà avec ce type de technique (« Direct reduced iron« ), mais avec du méthane. C’est encore pire pour l’engrais : c’est déjà ce qu’on fait, c’est juste qu’on utilise de l’hydrogène produit par vaporéformage dans la logique du système industriel Haber-Bosch. Produire par électrolyse serait juste plus cher (et demanderait de reconstruire des usines parfaitement fonctionnelles). Faire avancer « de gros bateaux » ou des avions avec un carburant bas carbone (efuel, hydrogène ou ammoniac) n’est pas non plus un mystère à ma connaissance, mais surtout une question de prix (et de sécurité pour l’ammoniac).

Ensuite il affirme que cette incapacité obligerait de stocker beaucoup de carbone, ce qu’on ne saurait pas faire. On serait passé « des marchands de doute, des années 90, ces entreprises pétrolières qui semaient le doute sur l’existence du changement climatique » aux « marchands d’illusions ». Cela produirait de l’inaction et de la procastination.

Ici l’historien fait ainsi un glissement en qualifiant implicitement d’équivalent aux climatosceptiques l’un des groupes du GIEC. Cette logique de diabolisation par la proximité est courante à l’extrême gauche, on la voit souvent lorsque La France Insoumise veut assimiler le centre à l’extrême droite.

La réponse de F.Gémenne

François Gémenne tente ensuite de répondre, mais en étant constamment interrompu par l’historien. Il commence en rappelant que les sciences du climat sont attaquées, il est interrompu, ensuite qu’il était venu peu avant combattre les accusations du RN contre les rapport du GIEC d’être trop catastrophistes, il est encore interrompu (« Non c’est exactement l’inverse, ils ne le sont pas assez ! »).

Il décrit ensuite la méthode de l’historien d’analyse d’occurence de termes et montre son absurdité en utilisant le livre de l’historien lui-même, qui contient 469 fois transition 59 fois innovation, alors que décroissance n’apparait que 3 fois. L’historien l’interrompt encore constamment pour rajouter des éléments qui n’apportent rien à la compréhension de l’auditeur. L’historien n’est même pas capable de voir que sa dénégation (« Il s’agit évidemment d’un sophisme à l’état pur, mon livre est un livre d’histoire, donc j’analyse effectivement […] je raconte l’histoire de l’expertise sur la mitigation, forcément ils parlent que de ça ! ») confirme en fait l’argument qui lui est opposé. Oui parce que le rapport du groupe 3 vise justement à étudier les solutions.

Détail intéressant : il proteste qu’il n’utilise pas que cette méthode pour démontrer le biais technophile. Et effectivement, en réalité son papier prétend le démontrer aussi à d’autres endroits, car il n’y a pas vraiment de progression. D’ailleurs, la contribution de son analyse sémantique à son allégation n’est même pas vraiment précisée. C’est une stratégie importante pour bordéliser et dont Mélenchon notamment est expert : il faut avoir un discours flou, évanescent, qui n’est jamais clairement défini, pour avoir toujours quelque chose à ajouter ou à nier.

Interruption

Avec énormément d’aggressivité, l’historien reprend de force la parole en sortant un raisonnement complètement bordélique : « Ce qui est choquant c’est […] il y a 40 fois plus le mot hydrogène que le mot décroissance. Est-ce qu’avant 2050 vous pensez que l’hydrogène ça va être important ? »

Quel rapport ? Gémenne critiquait la méthode et l’hydrogène est justement beaucoup mentionné parce que, si les promesses sont extraordinaires, les challenges qu’il pose aussi. L’historien, en se contentant de plaquer par dessus ce propos qui n’a ni queue ni tête et d’ignorer totalement la critique parfaitement légitime, rend la discussion impossible à suivre pour l’auditeur.

Il continue de dénigrer le rapport, notamment sur l’hydrogène.

Réponse

L’animateur intervient pour redonner la parole à F.Gémenne, qui rappelle que l’hydrogène est un point marginal du rapport … pour être interrompu par Fressoz qui continue avec sa méthodologie absurde (« c’est présent une page sur deux, voilà », ce qui est un mensonge), sur un ton extrêmement agressif (8’10 »).

L’animateur réintervient, sans pour autant reprocher à l’historien son incivilité. F.Gémenne rappelle en substance qu’on disait il y 50 ans les mêmes choses sur l’énergie solaire que ce qu’on dit sur l’hydrogène. « Je ne pense pas qu’on ait le loisir de rejeter d’emblée telle ou telle solution. » Il conteste également l’allégation de l’historien affirmant que le rapport est un « guide pour décarboner », alors qu’il s’agit une « revue de la littérature qui existe ». [L’historien tente d’interrompre, mais est enfin stoppé par N.Demorand.] La littérature scientifique étant plus abondante et convergente sur l’hydrogène que la décroissance, il est logique que le GIEC en parle plus.

La recherche

Là dessus Fressoz reprend son argumentaire, le propos de F.Gémenne allant en fait totalement dans le piège : le biais du GIEC reflèterait le biais de la littérature scientifique, qui « reflète les lobbys en présence ». F.Gémenne reformule : « Vous voyez la main des lobbys à travers ces revues pénétrant le GIEC. » (10’20 ») Cette référence est confirmée par l’historien.

Il reproche au rapport du GIEC de 2005 consacré au Capture et Stockage de Carbone (CCS) d’avoir estampillé une « littérature qui vient directement des lobbys fossiles ». Il présente l’augmentation de l’intérêt du CCS après comme une sorte de truc obscur, incompréhensible, sans envisager que cela puisse éventuellement être lié aux progrès techniques.

F.Gémenne rappelle que le GIEC décrit la CCS comme une technologie couteuse et avec un potentiel limité.

L’historien parle en même temps. Ensuite quand il parle et reproche une phrase au GIEC. F.Gémenne proteste « C’est juste une phrase ! » et Fressoz répond avec morgue « Vous permettez ?! » (11’40)

Graphique posté sur Linkedin

Il continue de raconter des absurdités, décontenançant F.Gémenne, qui ne peut que renvoyer l’auditeur au rapport du GIEC.

Echange final

Demorand s’étonne du désaccord entre les deux écologistes. (12’40 ») Voici la fin de l’échange :

Un discours pseudo-écologiste

Un profane pourrait penser que la désinformation de l’historien a été efficacement combattue par F. Gémenne. En effet il a apporté de éléments importants et intéressants. Néanmoins, le coeur du discours de Fressoz est quand même passé et pourra renforcer les convictions de ceux déjà convaincus.

Le coeur du discours : le double standard en matière de recherche

En effet, le coeur du propos de Fressoz est en fait le double standard qui apparait à la fin : la recherche privée serait corrompue par les industriels et la recherche publique immaculée. Il résume en effet la recherche à une rélexion « des lobbys en présence », comme si les chercheurs produisaient les résultats espérés par les industriels et que ces travestissements n’étaient pas identifiés par les experts chargés d’évaluer la littérature.

Ca a été exactement la même mécanique complotiste et anticapitaliste que j’ai mise en évidence pour les Monsanto Papers : il s’agissait, à travers Monsanto, de dénigrer la recherche privée et les agences sanitaires qui la prenaient au sérieux.

Son argumentaire a seulement pour objet de constuire et s’exploiter cette thématique.

L’étape suivante

La pseudo-écologie a insisté pendant des années sur la crédibilité du GIEC. Néanmoins, elle n’est pas « pro-GIEC », elle s’appuie juste sur les organisations qui peuvent augmenter son pouvoir de sorte qu’elles augmentent son pouvoir.

Ainsi l’attaque contre le groupe 3 était évidente et va continuer : ils ne peuvent pas laisser tranquille une organisation qui ne dénigre pas le nucléaire, la CCS, le numérique, etc.

Une logique politicienne

Outre l’emploi des stratégies et des thèmes courants dans la sphère pseudo-écologiste, la logique politicienne de Fressoz transparaît à travers son agressivité et sa proximité avec Extinction Rebellion.

Aggressivité et émotions

L’aggressivité transpire de son discours et de sa voix. Ainsi lorsque Gémenne lui reproche très justement sa méthodologie de comptage de mots, il lui reproche d’être un « sophisme » immédiatement (alors même que l’argument était juste et qu’il n’apporte rien pour le contredire). De même, la seule fois où Gémenne l’interrompt, il lui répond sèchement « Vous permettez ?! ».

C’est même explicite à la fin : « Bah c’est exactement ça qui m’énerve. C’est ça qui est insupportable en fait.« 

Une proche d’extinction Rebellion

S’il en fallait un doute, il est accueilli à un événement d’Extinction Rebellion. Sa citation mise en avant montre, en plus, sa démarche prescriptive : ce n’est pas un universitaire qui décrit avec autant d’impartialité possible le réal, mais un politicien qui prétend savoir ce qu’il faudrait faire.

Un discours optimisé pour un espace discursif appauvri

Le point le plus intéressant ici est d’étuder comment le format, court et oral, permet aux discours pseudo-écologistes de briller. En effet, ils sont réducteurs et chargés de présupposés comme ceux de l’historien, ce qui rend leur détricotage long et fastidieux, impossible dans un format court. Cette réduction est renforcée par le chaos de l’échange, marqué par les interruptions constantes de l’historien.

Bordellisation du discours

Les interruptions incessantes de Freyssoz brouillent la discussion. Ainsi, quand Gémenne reproche à Fressoz sa phrase comparant le rapport du GIEC à une brochure de marketing, l’élément est presque perdu dans le brouaha causé par la précision impromptue de l’historien (« Dans certains paragraphes effectivement. » 6′).

Il y ajoute une agressivité débordante et un discours évidemment malhonnête qui seraient de nature à irriter une personne non préparée. L’ensemble tend à bordelliser le discours, à « tout conflictualiser », ce qui est le mot d’ordre de l’extrême gauche menée par Jean-Luc Mélenchon.

Discours optimisé pour le bordel

En même temps, le discours de Freyssoz est particulièrement bien adapté à ce format restreint ET bordélisé :

Le discours bordélique permet d’avoir un système en poupées russes : à chaque fois que vous montrez une faiblesse d’un élément, ils peuvent décaler et parler d’un autre élément. Vu qu’il n’y a pas de déroulé précis, il n’y a pas de chaine de raisonnement à briser. Ici la critique tout à fait juste de sa méthodologie ridicule de comptage de mots aurait dû le forcer à une réponse sérieuse, mais il a simplement décalé la discussion.

Mais surtout, c’est la force des allégations non fondées et des double standard qui apparait ici. Il est impossible d’expliquer aux gens comment fonctionne la recherche et qu’au final, ça marche plutôt bien. L’idée que des industriels puissent payer une étude qui donne des résultats qui ne les arrange pas est inconcevable à la plupart des gens. À l’inverse, beaucoup vont considérer les chercheurs publics, comme Fressoz, comme forcément désintéressés, alors qu’ils ont au contraire de nombreuses rétributions possibles à la désinformation.

Ce double standard est construit et renforcé par tous les systèmes de désinformation, qu’il s’agisse des discours antinucléaires, anti-pesticides, antivaxx, pour l’homéopathie … Tous ces systèmes reposent sur l’idée qu’il y aurait une « vraie science » incarnée par leurs prophètes et une « fausse science », tout le reste.

On peut aussi évoquer qu’il mitraille les conneries : « on sait pas faire ci, on sait pas faire ça », comme si c’étaient des évidences, d’un ton assertif, sans rien démontrer. C’était déjà frappant dans son article « scientifique », dans lequel il se contente de sortir quelques citations qui ont plusieurs dizaines d’années et des arguties, prétendant par exemple que le fait qu’une technologie ne soit pas au stade de maturité commercial implique qu’on ne sait pas faire. C’est d’autant plus absurde pour la captation carbone, qui dépend directement de la régulation sur le CO2, qui définit sa rentabilité. C’est encore plus frappant à l’oral, mais il est impossible de le contredire sur toutes les âneries qu’il sort. Mais, de toute façon, quel intérêt ? Il lui suffit de changer de sujet.