Les Monsanto Papers sont des documents internes de Monsanto rendus publics dans le cadre du procès de Dwayne Johnson contre Monsanto. Nous montrerons que la quasi-totalité des accusations basées sur ces papiers sont en réalité hasardeuses et qu’au final les éléments qu’ils apportent sont insignifiants. Le vrai scandale est, en réalité, le traitement médiatique de l’affaire.


On entend souvent parler des Monsanto Papers comme d’un scandale terrible, qui aurait ébranlé les agences sanitaires et permis de révéler les malversations de Monsanto. Mais que sont ces fameux papiers ?

Il s’agit de documents internes que Monsanto (souvent appelée « la firme de Saint-Louis) a du, dans le cadre du procès l’opposant à l’ancien jardinier Dewayne Johnson et ayant été déclassifiés. Le cabinet d’avocat de ce dernier Baum Hedlum, le précise sur ce lien. Vous en trouvez l’index ici.

Ils vont construire le narratif anti-glyphosate sous plusieurs angles. Ils révèleraient

  • les pratiques de ghostwriting de Monsanto, ce qui aurait biaisé les évaluations sanitaires;
  • que la rétractation de l’article de Gilles-Eric Séralini publié en 2012 était inique et avait été poussée par Monsanto;
  • que Monsanto savait que le glyphosate était cancérigène (ce qu’il n’est pas …);
  • les pressions exercées par Monsanto;
  • les liens entre Jess Rowland (directeur de l’EPA, l’agence américaine contrôlant la sécurité des pesticides) et Monsanto.

Cette révélation a largement contribué à ce que les juridictions de Californie condamne l’entreprise (entretemps rachetée par Bayer) à payer 289 millions de dollars au jardinier en 2018, montant réduit en appel à 20,4 millions de dollars en juillet 2020. Face au risque légal posé par les milliers de poursuites analogues, Bayer-Monsanto a provisionner 4.5 milliards de dollars en 2021.

Néanmoins, avant d’approfondir la réalité des allégations, revoyons quel a été le traitement médiatique dont a été l’objet cette affaire en France.

Le traitement médiatique des Monsanto Papers en France

Juste après la déclassification des documents internes, en mars 2017, deux journalistes du journal Le Monde, Stéphane Horel et Stéphane Foucart, ont publié une série d’article présentant les « Monsanto Papers »:

  1. 18/03/2017 Ce que les « Monsanto Papers  » révèlent du Roundup
  2. 24/03/2017 « Monsanto Papers  » : des eurodéputés veulent la révision de l’expertise du glyphosate
  3. 01/06/2017 « Monsanto papers  » : la guerre du géant des pesticides contre la science
  4. 02/06/2017 « Monsanto papers  » : le glyphosate est « désormais la molécule la plus utilisée au monde  »
  5. 02/06/2017 « Monsanto papers  » : la bataille de l’information
  6. 02/06/2017 « Monsanto Papers  » : vos questions sur l’enquête du « Monde  »
  7. 04/10/2017 « Monsanto papers  », désinformation organisée autour du glyphosate
  8. 05/10/2017 « Monsanto papers  », les agences sous l’influence de la firme

C’est ce qu’a repris la presse française à l’unisson sans, à ma connaissance, jamais être allé vérifier à la source. Wikipedia propose une très bonne synthèse du narratif produit:

En juin 2017, le journal français Le Monde révèle les résultats de son enquête sur Monsanto. La firme tenterait de nuire au Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) pour défendre son produit le plus vendu, le Roundup. Le Roundup contient du glyphosate, substance que le CIRC a classée « cancérigène probable » pour l’homme. Pour arriver à ses fins, Monsanto a pratiqué le « ghostwriting », une technique de fraude scientifique qui consiste à écrire un article et à le faire endosser, moyennant finance, par un scientifique renommé qui prétend en être l’auteur.

La déclassification en mars 2017 de documents confidentiels du groupe Monsanto a permis aux journalistes de constater comment ce groupe a réussi à convaincre Jess Rowland, un dirigeant de l’Environmental Protection Agency, d’empêcher toute agence de régulation des produits chimiques de s’intéresser au glyphosate. Elle a aussi dévoilé les manœuvres de Monsanto contre le CIRC : les chercheurs sont menacés par les avocats de Monsanto, leur travail dénigré, leur honnêteté mise en cause, les bailleurs de fonds de l’institution approchés, pour qu’ils cessent de la financer.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Monsanto

Maintenant, allons voir de quoi il s’agissait réellement.

Ghostwriting

Le ghostwriting est une pratique consistant à écrire à un tiers l’objet d’une propriété intellectuelle, puis de ne pas s’en présenter comme auteur. C’est une pratique évidemment courante, pour l’écriture de livres par exemple (c’est au fond un métier du marketing de contenu comme un autre). Elle est néanmoins problématique pour les articles scientifiques: elle permet à des lobbyistes de faire passer leurs messages et leurs éléments de langages par l’intermédiaire d’articles scientifiques prétendant garder leur indépendance, ce qui dégrade l’intégrité de la production scientifique. Cela peut aussi induire en erreur le grand public. Ainsi Henry Miller avait signé dans Forbes une tribune largement écrite par la firme agrochimique.

Ce n’est pas dramatique (d’ailleurs des chercheurs avaient déjà observé que c’était une pratique concernant plus de 10% des études scientifiques dans les années 2000) quand il s’agit d’interprétation: tout le monde est libre d’interpréter les données primaires comme il veut. C’est encore plus évident pour la tribune de Henry Miller: il signe ce qu’il veut au final, peu importe qui est l’auteur des premiers jets. C’est même insignifiant au regard de la désinformation produire par le lobby anti-glyphosate, désinformation pourtant encensée par la presse. Cela reste toutefois une mauvaise pratique: un chercheur ne devrait pas vendre l’image dont il est dépositaire (rq: ce qui est largement fait par les chercheurs pseudo-écologistes du reste).

Selon le narratif anti-glyphosate, les Monsanto Papers révèleraient des cas de ghostwriting poussés par Monsanto pour défendre le glyphosate, ce qui entrainerait le « dévoiement de la science ». Cela aurait biaisé les décisions des agences sanitaires, qui se seraient fondés dessus. Néanmoins, en approfondissant la documentation, on réalise que:

  • la plupart des éléments soulevés ne démontrent pas (du tout) de cas de ghostwriting
  • les cas crédibles portent sur des méta-études, donc rien qui puisse biaiser l’avis des agences sanitaires
  • les éléments soulevés mettent en évidence la complexité des négociations entre l’industriel et les scientifiques, qui ne renoncent pas à leur intégrité (en gros un chercheur n’endossera pas n’importe quoi) et que les ghostwriters n’acceptent pas forcément facilement de rester en retrait.

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter notre article :

L’affaire Séralini: la rétractation

Monsanto aurait fait pressions pour faire rétracter l’étude de Gilles Eric Séralini publiée en 2012 dans la revue Food and Chemical Toxicology. La publication « scientifique » prétendait observer un effet cancérigène d’un maïs OGM résistant au glyphosate. Ses auteurs ont organisé, avec l’aide de Corinne Lepage, toute une campagne de communication autour de cette étude … qui n’avait pourtant aucune portée scientifique. Son protocole était en effet tellement désastreux qu’il a indigné le monde scientifique et plusieurs sociétés savantes. Bref, il s’agissait plus de marketing que de science. Cela a été appelé « Affaire Séralini« .

La publication a même été rétractée. C’est cela qui a déclenché une autre polémique, des chercheurs (dont, par exemple, le « fameux » Christopher Portier) prétendant que c’était injustifié en vertu des règles qui s’appliqueraient. C’était en réalité évidemment faux.

Les Monsanto Papers ont réactivé cette polémique en montrant des discussions entre des employés de la firme de Saint-Louis et le directeur de la publication en question, William Heydens; et que David Saltmiras avait encouragé des tiers à envoyer des lettres à ce dernier pour étayer la rétractation. Encore une fois, lorsqu’on va lire les documents, le soufflet se dégonfle. On voit un directeur de publication (Heydens) embarassé par un papier qui n’aurait jamais dû être approuvé et une entreprise mobilisant son réseau pour se défendre contre une attaque inique.

Au final:

  • Il n’y avait pas de préjudice: la rétractation de Séralini était non seulement très défendable, mais en plus sans conséquence, les agences sanitaires ayant déjà annoncé qu’elles ne pouvaient pas la prendre en compte.
  • Il n’y a pas non plus de démonstration d’une faute: il est normal pour une organisation de faire jouer son réseau pour se défendre. Il n’y a pas de preuve d’une influence dépassant ce niveau.

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter notre article :

https://pseudo-ecologie.fr/glyphosate-evaluation/monsanto-papers/monsanto-papers-retractation-de-letude-de-gilles-eric-seralini

La connaissance du risque

Les papiers révèleraient que Bayer-Monsanto avait connaissance du risque de cancérogénicité que présenterait le glyphosate. Rappelons que ce risque n’est toujours pas admis par les agences sanitaires (= de quel risque Monsanto aurait dû avoir conscience ?).

Les éléments cités sont tous ridicules. C’est par exemple le cas d’un passage (« Just wanted to let you that what we have long been concerned about has happened. Glyphosate is on for an IARC review in March of 2015 »), qui serait la preuve de la connaissance du risque, alors que cette inquiétude est infiniment normale même sans risque sanitaire quand on voit les délires communicationnels autour et la tendance de chercheurs à se préter au jeu médiatico-politique. De manière générale, assimiler l’anticipation d’un risque communicationnel (qui s’est avéré réel et grave) à une connaissance d’un risque sanitaire est une des manipulations rhétoriques récurrentes.

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter notre article :

Les pressions et mesures communicationnelles

Un autre pan serait la révélation des pressions mises en place par Monsanto contre le CIRC, ainsi que leurs stratégies communicationelles. Ils auraient par exemple envoyé des « kit de presse » à un journaliste de Reuters, qui a ensuite fait un article (dépassant largement le seul « kit ») sur le sujet. (= ce qui est le principe même du communiqué de presse et des relations presses …)

Je dois encore approfondir. Il ressort globalement que lesdites pratiques ont été insignifiantes tant sur le plan de l’occupation du débat public (entièrement dominé par la désinformation anti-glyphosate) que pour l’effet politique (il ne semble pas que l’offensive contre le CIRC ait eu le moindre effet).

Jess Rowland et Monsanto

Enfin, et c’est sans doute l’allégation la plus grave, Jess Rowland de l’Environmental Protection Agency (EPA) aurait été « de mêche » avec Monsanto. Voici le narratif proposé par l’article introduisant l’affaire en France (et qui a en substance été repris par la suite):

« Dans un message interne, l’un des employés de la firme dit avoir reçu un appel téléphonique de M. Rowland. Il rapporte que ce dernier lui a déclaré qu’il essaierait de « tuer », une étude en cours sur le glyphosate. Et que s’il y parvenait, il « mériterai[t] une médaille ». L’auteur du courriel précise à son destinataire qu’il ne faut pas se réjouir trop vite : « N’espérez pas trop : je doute que l’EPA et Jess [Rowland] puissent avoir la peau de cette étude. »

L’activisme de M. Rowland a-t-il été déterminant ? L’étude, qui devait être menée par une autre institution américaine, n’a en tout cas pas vu le jour. Un autre courriel interne suggère que M.Rowland a informé Monsanto de son départ en retraite imminent ; l’un des cadres de la société explique qu’en attendant, l’intéressé « pourrait nous être utile dans la défense du glyphosate que nous organisons actuellement »

(G29)

Cette interprétation a été durement rejetée par le juge californien lors du procès de D. Johnson contre Monsanto. Voici la séquence, qui mérite qu’on la présente en entier (pour plus de précision, je préfère ne pas traduire. Seppi vous propose une traduction dans un article de 2017 ) :

MR. MILLER: […] We know on April 28th Mr. Rowland calls Monsanto and says, I deserve a medal for stopping other scientists in the federal government who have real training in this issue from doing a report.

THE COURT: You know, you’re mischaracterizing the evidence.

MR. MILLER: I don’t believe I am, Your Honor.

THE COURT: You just totally misstated the statement — the hearsay statement by Mr. Rowland. I’ve seen IARC’s description — I mean, excuse me, I’ve seen the Monsanto e-mails describing what Rowland said, and you’re totally mischaracterizing it.

MR. MILLER: I respectfully disagree.

THE COURT: And so I’m going to ask you to sit down –

MR. MILLER: Yes, Your Honor.

THE COURT: — unless you can be straightforward with me about what the facts are in this case.

MR. MILLER: I believe I am, and I apologize if the Court thinks otherwise but I believe I am. I read that a hundred times, and I believe I am.

By September, Your Honor –

THE COURT: You totally misstated it. You completely misstated it, and you inserted into it your own very slanted characterization of what he said. You did not –

MR. MILLER: I apologize.

THE COURT: — describe what he actually said or what Monsanto said that he said. I mean, that’s indisputable. So I need you –

MR. MILLER: I can sit down. It speaks for itself.

THE COURT: — I need you to start being a responsible lawyer –

MR. MILLER: Yes, Your Honor.

THE COURT: — and stop conducting your public relations campaign in this case.

MR. MILLER: I apologize, Your Honor.

THE COURT: I need you to start being a responsible lawyer and start — and stick with the facts and argue in support of your motion based on facts, not based on your mischaracterization of the evidence.

MR. MILLER: Yes, Your Honor.

THE COURT: Do you understand me?

MR. MILLER: Yes, Your Honor.

THE COURT: Okay. Last chance. » (US District court Northern District of California 2017)

Voici le passage en question:

« Also, Jess called to ask for a contact name at ATSDR. I passed on Jesslyn’s email. He told me no coordination is going on and he wanted to establish some saying « If I can kill this I should get a medal ». However, don’t get your hopes up, I doubt EPA and Jess can kill this; but its good to know they are going to actually make the effort now to coordinate due to our pressing and their shared concern that ATSDR is consistent in its conclusions w EPA. »

MONGLY00987756

« Kill this » peut vouloir dire résoudre le problème de non-coordination et c’est ce que laisse clairement entendre le contexte (« but its good to know they are going to actually make the effort now to coordinate due to our pressing … »).

La défense des anti-glyphosate

Outre les articles initiaux, les anti-glyphosate ont produit plusieurs papiers pour défendre leur thèse. Il y a:

  • Whitewash- The Story of a Weed Killer, Cancer and the Corruption of Science” de Carey Gilliam, journaliste à Reuters jusqu’en 2015, puis pour le site « usrtk », publié en octobre 2017. Son second livre (« The Monsanto Papers: Deadly Secrets, Corporate Corruption, and One Man’s Search for Justice« ), publié en 2021, a un angle plus « people ».
  • « L’affaire roundup à la lumière des monsanto papers : récit d’investigation » de Gilles-Eric Séralini et Jérome Douzelet, avec une préface de l’inénarrable Vandana Shiva. Dès la 4e de couverture, ils défendent que l’étude de 2012, qui était pourtant scandaleuse, démontrerait « les effets sur le foie et les reins de deux produits phares de la firme Monsanto : l’herbicide Roundup et les OGM fabriqués pour l’absorber ».
  • « Quand des pesticides empoisonnent la recherche, la réglementation et la démocratie : L’Affaire Roundup à la lumière des Monsanto Papers » de Louise Vandelac, une professeure titulaire de l’Institut de l’Environnement de l’Université du Québec à Montréal … faisant partie du CRIIGEN, association qu’ont fondé Gilles-Eric Séralini et Corinne Lepage et qui est un grand acteur de l’activisme anti-OGM. Notez qu’elle ne déclare pas ce conflit d’intérêt.

Conclusion

Ainsi, les Monsanto Papers sont bien un scandale, mais pas dans le sens qu’on croit: c’est une affaire de manipulation de l’information par deux journalistes, qui ont été repris sans recul par l’ensemble de la presse française. Tant, qu’aujourd’hui c’est devenu un élément de langage symbolisant la corruption du système d’évaluation sanitaire.


Pour aller plus loin:

  • De manière générale, Seppi a couvert assez extensivement le sujet sur son blog, je vous encourage à le consulter.