La guerre au vivant, partie de Suzanne Pons

Contrairement à la désinformation antinucléaire, la désinformation agricole est extrêmement bien construite et complexe, s'appuyant sur les travestissements d'experts. Ce livre, écrit par des universitaires, en est une illustration : Hansen, M., Lannoye, P., Pons, S., Séralini, G.-É., & Berlan, J.-P.(Dir.) (2001). La guerre au vivant : OGM et mystifications scientifiques. Agone. coll "contre-feux"

Ici nous commenterons la partie, très courte, de Suzanne PONS de la page 113 jusque 126.

Globalement, c'est une partie avec beaucoup de données dans laquelle l'auteure prétend nous permettre de mieux comprendre le marché des semences.

On retrouve l'espèce de fétichisme de "la semence" commun dans ce milieu :

"La semence-logiciel joue un rôle stratégique que l’on ne peut réduire à un chiffre: comme l’indique le slogan de l’Association américaine des semences, « First the Seed », elle détermine le cours de la production agricole. En effet, l'efficacité des moyens industriels de production (les « intrants » : machines, engrais, pesticides, etc.) dépend de la façon dont les plantes (et les animaux) y réagissent."

La semence est pourtant un des éléments du système comme un autre, pourquoi serait-il plus "premier" que, par exemple, la possibilité d'avoir de grandes quantité d'azote à bas prix ? Cela détermine quelles sont les propriétés qui sont sélectionnées. Dans un autre registre, le blé a historiquement été sélectionné pour faciliter sa récolte.

Rq : ce terme de "semence-logiciel" renvoie à la partie de Berlan et désigne la part de propriété intellectuelle.

Ce passage traduit le parti-pris anticapitaliste de l'auteure :

"Le terme « amélioration des plantes » est trompeur: il serait plus juste de parler de leur adaptation aux exigences de profit des industriels d’amont et d’aval." (p.113)

En effet, c'est tout à fait normal : ce sont les industriels de l'alimentation qui paient et ils ont intérêt à proposer une alimentation de qualité au consommateur. Mais c'est présenté comme diabolique.

Inventer le monopole

Une des rhétoriques pour prétendre qu'il y a une emprise des industriel est d'exagérer la concentration du marché des semences :

"Une dizaine de grands groupes contrôlent 91 % du marché mondial des produits agrochimiques (31 milliards de dollars en 1998); cinq firmes — Astra-Zeneca, Du Pont, Monsanto, Novartis et Aventis — en contrôlent 60 %, ainsi qu'une part importante du marché des « semences » et 100 % de celui des organismes génétiquement modifiés (OGM)"

Ici, coincé entre de gros chiffres est "une part importante du marché des semences". Ce dernier apparait ainsi, par effet d'apposition comme oligopolistique, alors qu'en fait c'est un marché très ouvert et varié.

Inventer des difficultés pour diaboliser

Une autre stratégie pseudo-écologiste consiste à prétendre que c'est en raison de difficultés que l'entité diabolisée a eu le comportement qu'on lui impute :

"Mais les temps sont durs! Les perspectives de croissance de l’agrochimie sont défavorables pour raison de crise de surproduction agricole, d’insolvabilité des pays du Sud et de la mauvaise réputation de ses produits. Le projet des « sciences de la vie », l'intégration dans les mêmes firmes de la chimie, de la pharmacie et de la manipulation du vivant, tourne au fiasco." (p.115)

En pratique, les surfaces d'OGM plantées dans le monde étaient pleine croissance (Mathur et al. 2017) et le cours de Monsanto a été multiplié par 6 entre 2001 et 2008...

Ce mensonge permet de donner de la substance à son récit et des aneries comme : "Sa réussite impose d'éliminer la concurrence de la technique traditionnelle d'amélioration par lignées." (p.119).

Mathur et al. 2017

Ce passage :

"La deuxième est de prendre directement le contrôle du marché en absorbant des « semenciers » traditionnels de façon à imposer immédiatement leurs OGM aux agriculteurs" (p.116)

Présente les agriculteurs comme captifs de leur fournisseur et incapable de choisir de changer.

L'auteure diabolise le fait que les industriel paient des recherches par des Universités publiques. (p. 119-122)

L'auteur dénigre également les éventuels OGM de type "alicaments" : "L'opinion publique se laissera-t-elle abuser par ces « alicaments » (aliments-médicaments) qui visent à médicaliser notre alimentation sous prétexte de santé?"

C'est aussi la logique du pompier pyromane : ils dénigrent les OGM pour que l'opinion publique les rejette et s'en prévaut ensuite dans son argumentaire (regardez, ils ne savent faire que des OGM-pesticides).

Pillage de ressources génétique

Le chapitre se finit avec "quelques exemples de pillage des ressources génétiques". On se dit alors "enfin, on va savoir de quoi il s'agit !" Et bien on n'est pas déçu.

En effet, elle prend l'exemple de végétaux, qui n'ont pas été breveté en tant que tels mais dont l'usage d'une molécule a été breveté :

  • "déposé un brevet pour les effets bénéfiques de cette plante contre le virus (iv) de l'immunodéficience."
  • "Un extrait de cette noix originaire de la Guyane a été breveté [...] pour de multiples usages médicaux."

L'imposture est encore plus claire sur le premier paragraphe : "Originaire d’Amazonie, cette plante a été prospectée par Shaman Pharmaceuticals, qui en a isolé un produit pharmaceutique. Au nom de la réciprocité, l’entreprise a laissé quelques milliers de dollars aux populations indigènes sur les millions de dollars que lui rapporte le brevet sur le marché américain."

On est en plein dans la logique d'exploitation : l'auteure aurait préféré que ces recherches ne soient pas faites (et donc qu'on ne découvre rien) et que ces populations indigènes ne touchent rien. Ils vont sortir une ânerie comme quoi "non ça aurait dû être fait par le public", mais ça n'a pas été le cas et ça n'aurait jamais été le cas, c'est une pseudo-alternative anticapitaliste, capitalisant sur la croyance que beaucoup ont encore dans le communisme.

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  • Mathur V, Javid L, Kulshrestha S, Mandal A, Reddy AA. World cultivation of genetically modified crops: Opportunities and Risks. 45–87 (2017).