4.IV. 12 août 2020 : « Avec ou sans floraison, les néonicotinoïdes représentent des risques pour les pollinisateurs »

Il s’agit d’une partie du livre « Stéphane Foucart et les néonicotinoïdes. Le Monde et la désinformation 1 » dans laquelle nous analysons en détail plusieurs des articles du corpus et, surtout, les méthodes de manipulation qu’elles mettent en pratique.


L’article « Avec ou sans floraison, les néonicotinoïdes représentent des risques pour les pollinisateurs » (64) a ceci d’intéressant qu’il est entièrement consacré à la contradiction de l’argument pour réautoriser les NNI sur betteraves selon lequel les pollinisateurs ne visitent pas ces dernières.

4.IV.1. Décrédibiliser

La première étape de l’article pose un cadre décrédibilisant pour les tenants de l’argument que S. Foucart va contredire dans cet article.

« Analyse. Après les betteraviers, les maïsiculteurs veulent à leur tour pouvoir déroger à l’interdiction des néonicotinoïdes. Vendredi 7 août, au lendemain du communiqué du ministère de l’Agriculture annonçant la réintroduction jusqu’en 2023, sur la betterave, de cette classe de pesticides bannie depuis 2018, le syndicat du maïs a réclamé du gouvernement des mesures semblables.

Le succès obtenu par les betteraviers repose largement sur un argument de bon sens apparent : la betterave à sucre étant récoltée avant floraison, elle ne constitue pas une culture attractive pour les abeilles et les pollinisateurs. Le traitement de la betterave par enrobage de semences serait donc sans risque pour ces insectes. Mis en circulation par les milieux de l’agro-industrie et repris par le ministère de l’Agriculture dans sa communication, cet argument a été largement repris sur les réseaux sociaux par des élus et des responsables politiques. » (64)

L’argument en question est ici réduit à un élément de langage « mis en circulation par les milieux de l’agro-industrie ». Notez qu’il avait dit juste avant que la réintroduction des NNI sur betteraves était un « succès obtenu par les betteraviers ». Il inclurait donc ces derniers dans « l’agro-industrie ».

« Selon un schéma désormais récurrent, il a également été adoubé par des personnalités scientifiques s’exprimant généralement hors de leur champ de compétence. « Si l’insecticide a été interdit pour de mauvaises raisons, ce serait une faute politique que de ne pas le réautoriser, a par exemple déclaré, le 8 août, sur Twitter, le médecin et universitaire Jean-Loup Salzmann, ancien président de la Conférence des présidents d’université (CPU). En enrobage de semence de plante ne fleurissant pas, il n’y a aucun danger pour les butineurs. La politique doit s’appuyer sur la science. » » (64)

Ainsi, les seules personnes qui soutiendraient l’argument contesté seraient ceux qui reprennent les éléments de l’agro-industrie et des scientifiques « s’exprimant généralement hors de leur champ de compétence. » Notez l’usage de la citation qui, ici, sert à décrédibiliser : « regardez, il tient cet argument alors qu’il ne parle pas dans son domaine de compétence ». Notez également le « généralement », qui s’efface complètement dans le déroulé de l’article.

4.IV.2. Guttation et poussières de semis

Il présente ensuite comme contradictions valables et indiscutées des arguments très discutables. Prenons-les un par un.

« De nombreux travaux scientifiques ont pourtant montré que même en l’absence de floraison des cultures traitées, les néonicotinoïdes représentent un risque élevé pour les abeilles, les pollinisateurs et les insectes auxiliaires des cultures. Les gouttelettes d’eau (ou « eau de guttation ») exsudées par les plantes, et auxquelles des pollinisateurs peuvent venir s’abreuver, sont par exemple une voie d’exposition. Celle-ci a été mise en évidence en 2009 par des chercheurs italiens, et publiée par le Journal of Economic Entomology. » (64)

Ici on voit plusieurs choses :

  • D’abord, l’auteur étend le champ d’études : il ne parle plus des betteraves, mais de l’impact des NNI en l’absence de floraison.
  • Ensuite, on voit un très bel effet d’apposition entre la première et les deux dernières phrases. En effet, il sous-entend que l’étude qu’il cite ferait partie des « nombreux travaux scientifiques » montrant « un risque élevé pour les abeilles ». Or, l’étude en question (Girolami et coll., 2009) ne prouve pas que la guttation représente un « risque élevé », mais que les gouttes en question contiennent bien des NNI. Cela ne présume pas du fait que les abeilles s’y arrêtent.
  • Enfin, ladite étude porte sur le maïs, pas sur la betterave. Or, une étude (Wirtz et coll., 2018) a observé que la guttation des betteraves sucrières serait « très rare » et l’exposition des abeilles à ces gouttelettes serait improbable. (Solé 2020) On voit ici tout l’intérêt de l’extension, en début de paragraphe, du cadre : ainsi S. Foucart ne ment pas, il ne parle simplement pas des betteraves …

« Autre danger : les semoirs pneumatiques, qui injectent les semences enrobées dans les sols, peuvent, par effet d’abrasion sur les graines, générer des nuages de poussières. Aux alentours des parcelles traitées – sur la végétation, les sols ou encore les eaux de surface –, ces poussières déposent de l’insecticide à des concentrations présentant un risque pour certains insectes non ciblés. Cet effet a été montré en 2003 dans une étude publiée par le Bulletin of Insectology. » (64)

L’étude citée (Greatti 2003) fait référence à des semoirs de maïs en … 2001 ! Non seulement les semoirs ont été justement améliorés pour limiter drastiquement ce risque, mais en plus les graines de maïs sont largement plus grosses que les graines de betterave :

« « Les graines ne font pas toutes la même taille, elles n’ont pas la même surface. En fonction de chaque graine, le type de pelliculage n’est pas le même, c’est adapté », explique Madame X, spécialiste des tests d’écotoxicologie. « On ne peut pas extrapoler de la graine de maïs à celle de betterave par exemple », ce qui s’apparenterait à comparer un ballon de rugby à une balle de ping-pong. À vue d’œil, leurs propriétés diffèrent. »

Solé 2020

L’auteur continue :

« Ces phénomènes ne relèvent pas de science marginale : ils ont été pris en compte par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) dans son expertise de 2018 sur les « néonics ». Les conclusions de l’EFSA – agence peu suspecte de menées écologistes – avaient conduit à l’interdiction des principaux néonicotinoïdes en Europe, dans tous leurs usages. S’agissant de la betterave à sucre traitée aux néonics, l’EFSA a jugé « faibles » les risques liés à l’eau de guttation, mais des travaux académiques indépendants de l’industrie manquent sur le sujet. Quant à la contamination de l’environnement autour des parcelles de betteraves traitées, l’agence européenne n’a pu conclure à l’absence de risque pour les bourdons et les abeilles solitaires, faute de données. » (64)

Ce passage est très riche :

  • Il donne l’impression de valider l’importance de ces mécaniques (« ils sont pris en compte par l’EFSA »).
  • En même temps, il décrédibilise le fait que l’agence juge la guttation comme à faible risque au motif que « des travaux académiques indépendants de l’industrie manquent sur le sujet ». Il ne précise rien et ne justifie en aucune façon en quoi cela serait un argument viable (pourquoi la seule présence parmi les auteurs d’un scientifique ayant un vague lien avec « l’industrie » priverait les études de crédibilité ?)
  • Enfin, il présente implicitement le fait que l’EFSA n’ait pas pu « conclure à l’absence de risque […] faute de données », comme une preuve du fait qu’il y ait bien un risque élevé.

Notez enfin qu’en affirmant au passage que l’EFSA, « peu suspecte de menées écologistes », il sous-entend (ou en tout cas c’est une interprétation probable) qu’elle serait donc traditionnellement favorable aux industriels, ce qui s’inscrit dans son argumentaire global.

Nous voyons ici une mécanique qu’utilise souvent S. Foucart pour traiter les objections : il présente des arguments douteux comme s’il s’agissait de contradictions parfaitement efficaces. En même temps, il tourne ses phrases suffisamment subtilement pour qu’elles ne soient pas inexactes. En l’espèce, tout ce paragraphe repose sur la mention, au tout début, de la volonté des cultivateurs de maïs de bénéficier des dérogations. L’auteur s’en sert de prétexte pour tourner « le viseur » vers la question des plantes non mellifères en général, ce qui lui permet de « taper » sur la betterave en parlant du maïs (qui expose beaucoup plus les insectes, tant par la guttation que par la poussière des semis).

4.IV.3. Contamination

L’auteur présente ensuite la posture de l’EFSA et l’explicite :

« En revanche, l’EFSA a estimé que le traitement de la betterave à sucre par les néonics a été jugé à risque « élevé » pour tous les pollinisateurs considérés dans son évaluation, du fait de la contamination des cultures ultérieures sur les parcelles traitées. Une part très importante de l’insecticide appliqué sur les semences, de 80 % à plus de 98 % (selon des données publiées en 2003 dans le Bulletin of Insectology), demeure en effet dans les sols. Des cultures mellifères ou attractives pour les abeilles, non traitées mais semées l’année suivante, peuvent ainsi être contaminées et présenter un risque élevé pour les pollinisateurs. » (64)

Rien de choquant ici. Toutefois, voici venir l’objection et son traitement :

« Le ministère de l’Agriculture a assuré, dans son communiqué, que des restrictions seraient imposées pour limiter cet effet. Mais, depuis 2018 et l’expertise de l’EFSA, de nouveaux travaux ont mieux documenté la grande rémanence des néonicotinoïdes dans l’environnement et leur capacité à s’y diffuser, sans que les mécanismes de leurs migrations soient d’ailleurs pleinement élucidés. » (64)

Ainsi, l’auteur se présente comme proposant un avis plus savant que celui de l’EFSA, qui n’aurait pas pris en compte des travaux qui lui auraient fait, si elle en avait eu connaissance, selon lui modifier ses conclusions. Après avoir présenté l’estimation de l’EFSA de manière positive, il prend appui dessus pour promouvoir sa propre analyse. Il présentera, ensuite, deux études que nous avons déjà vues par ailleurs, qui montrent une contamination par les NNI de zones qui n’auraient pas été traitées depuis plusieurs années ou depuis toujours par ces pesticides. Comme toujours, il les présente comme traduisant l’état de l’art, comme ne souffrant d’aucune contradiction sérieuse.

Il conclut par un très bel effet d’apposition, avec un paragraphe rappelant la toxicité des NNI :

« L’une des caractéristiques des néonicotinoïdes est en effet d’être toxiques à des doses d’exposition infimes. Par exemple, l’application de 60 grammes d’imidaclopride (le principal néonic) par hectare, sur les 423 000 hectares de betterave à sucre exploités en France, équivaut à environ 25 tonnes de produit, soit suffisamment pour tuer 3 millions de milliards d’abeilles (4 nanogrammes d’imidaclopride par abeille suffisent à tuer 50 % d’une population exposée, selon la synthèse de référence publiée en 2014 dans Environmental Science and Pollution Research). En comptant un centimètre par hyménoptère, cela représenterait une chaîne d’abeilles mortes d’environ 30 milliards de kilomètres, soit quelque 40 000 allers-retours de la Terre à la Lune. » (64)

Cela n’a aucune pertinence dans la question qu’il traitait, puisque les doses de NNI sont proportionnelles à leur toxicité et que c’est déjà pris en compte par l’évaluation de l’EFSA. Toutefois cela va venir renforcer l’argumentaire précédent par effet d’apposition : d’une part on présume un lien logique avec les paragraphes précédents (alors qu’il n’y en a pas) et d’autre part on clôt la réflexion présentée sur un sentiment d’effroi, qui va venir « marquer » la première (et donc renforcer l’idée que les NNI ont un effet effroyable).

Bibliographie de partie: