You are currently viewing Audrey Garric, Le Monde et la science militante (20/05/2024)

Audrey Garric, Le Monde et la science militante (20/05/2024)

  • Auteur/autrice de la publication :
  • Post category:Uncategorized

Audrey Garric et David Larousserie ont publié un article promouvant l’engagement pseudo-écologiste des scientifiques. La première, auteure de nombreux articles pseudo-écologistes, a doublé ceci avec un thread Twitter. Enfin, l’article a généré des réactions que nous commenterons.

En bref, ces discours s’inscrivent dans l’appropriation de la science par la pseudo-écologie

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2024/05/20/engagement-des-scientifiques-le-ton-monte-dans-les-labos_6234452_1650684.html

Un article pour embrigader les scientifiques

L’article du Monde a clairement pour objet de mettre en avant et de « vendre » le militantisme aux scientifiques.

Il commence avec la présentation d’un vieux chercheur qui sert d’accroche, d’exemple pour que le lecteur s’y identifie.

Wolfgang Cramer

Directeur de recherche au CNRS, contributeur au GIEC, Wolgang Cramer rejoint « scientifique en Rebellion » fin 2022 et prend la parole lors de la manifestation anti-bassines du 11 mai dans le Puy-de-Dôme : « Pendant toutes ces années, on a fait une grave erreur. Au nom d’une fausse idée de science neutre, on n’a pas fait comprendre aux gens qu’on est dans une crise existentielle. » et dit vouloir « hausser le ton ». Pour lui, les « causes de la crise » seraient « l’industrie polluante, l’agriculture intensive, les SUV. »

Arrêtons un instant là dessus, car nous avons déjà tous les éléments du désastre de partialité qu’est cet article. En effet, il parle d’une « fausse idée de science neutre« , un peu comme si l’idée que les scientifiques doivent faire preuve de réserve pour sauvegarder l’image de leur discipline vis-à-vis du grand public était une idée saugrenue et malhonnête.

Puis, il évoque une « crise existentielle« , ce qui est absurde (à moins qu’il parle de sa propre crise morale ?), montrant qu’il mettait cette idée en application en n’hésitant pas à travestir la réalité pour participer à l’écosystème.

Enfin, il prétend incarner une sorte de pouvoir institutionnel auquel la société serait subordonnée, ce qui lui permettrait de « hausser le ton« , marquant la dimension autoritaire de son discours.

Son mépris absolu de toute forme d’intégrité intellectuelle explose avec la dernière phrase : « Et ne plus s’interdire de nommer les « causes de la crise » : l’industrie polluante, l’agriculture intensive, les SUV. » Cela illustre aussi l’incurie, s’il est sincère, du personnage, qui semble vivre jusqu’au bout le mirage, l’illusion si répandue dans notre société, qu’une personne atteignant un haut niveau dans une discipline intellectuelle était « intelligent » en général. Cela est aussi très commun dans la sphère antivaxx, avec Didier Raoult, Laurent Mucchielli ou, plus proche de la pseudo-écologie, Pierre-Henri Gouyon et Christian Vélot.

Après avoir donné cet exemple, les journalistes généralisent : « Comme Wolfgang Cramer, de plus en plus de climatologues, d’écologues, » etc. « Frustrés par ce qu’ils perçoivent comme une « inaction », ils souhaitent […] faire pression sur les acteurs politiques. » Ils soulignent que « cet engagement des blouses blanches est ancien », citant notamment la crise du Covid. Il n’est pas impossible de deviner un appel du pied aux antivaxx. Les collectifs de scientifiques engagés se multiplieraient.

Comment s’engager

La partie précédente a capitalisé sur le travail de fond autour du catastrophisme et de l’idée qu’il faut s’engager. Elle a, ainsi, pu rapidement poser la problématique, qui est l’engagement du scientifique. La deuxième étant est de proposer une piste à suivre.

Les journalistes évoquent les risques qui peuvent se poser, notamment pour la carrière, mais rapportent des avis de deux comités d’éthiques des principaux organismes de recherche, qui considèreraient « souhaitables » ces engagements, mais préciseraient les conditions de leur expression, notamment pour dire « d’où l’on parle ». Néanmoins, les chercheurs privilégieraient le « devoir de neutralité » à la « liberté d’expression ».

Cela amène ce que je pense être le coeur de cette article : la présentation de la neutralité comme quelque chose de fictif.

« Une neutralité assez fictive »

C’est un des leitmotiv de la « french theory« , de la sociologie, ainsi que des autocrates totalitaires : tout est politique. Ici cet adage est appliqué à la neutralité scientifique, présentée comme « fictive ». Ainsi une doctorante de Scientifique en rébellion déclare du haut de son immense expérience « Cette notion n’a pas de sens, car la recherche se fait en pratique dans un cadre qui n’est pas neutre, qu’il s’agisse des financements ou des applications des travaux de recherche « . Un autre prétend que des recherches sur la reconnaissances faciale ou la surveillance par drones ne seraient, par nature, pas neutre. Enfin, Christophe Cassou, dont nous avons déjà observé le militantisme, nous donne une parfaite illustration de la dimension totalitaire de la pseudo-écologie : « la neutralité contribue à maintenir le statu quo, ce qui veut dire de manière indirecte cautionner l’augmentation des risques climatiques ». Ainsi, tout ce qui « contribue à maintenir le statu quo » doit être condamné. Il n’y a rien en dehors de la lutte.

Les journalistes évoquent ensuite le besoin d’expertise auprès du grand public, puis citent Jean Jouzel, qui regrette la déconnexion entre les mondes politiques et scientifiques. Ce passage a pour objet de créer du consentement et de manipuler très subtilement le lecteur. En effet, je doute que beaucoup de monde pense que les mondes scientifiques et politique ne sont pas trop déconnectés. C’est par exemple mon cas, sauf que les pires exemples de déconnexion que j’aie en tête concernent … les (pseudo-)écologistes (et leurs amis homéopathes). Néanmoins, ici, grâce au flux de l’article, c’est présenté comme concernant le paragraphe suivant, que je remets entièrement :

« Une fois le cap de l’engagement franchi, beaucoup de scientifiques durcissent leurs positions. Une colère nourrie par l’accélération des crises, les « reculs » du gouvernement en matière d’environnement, mais aussi par la criminalisation croissante des militants écologistes, qualifiés d’ « écoterroristes »par le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin. »

Ainsi, la déconnexion antérieure devient « les reculs du gouvernement en matière d’environnement ». C’est la magie de l’effet d’apposition.

Ensuite, il s’agit d’amener les scientifiques vers plus de radicalité : ils « durcissent leurs positions ». On retrouve cette idée qu’ils auraient un pouvoir décisionnaire à exprimer. Puis, on va utiliser la victimisation des écoterroristes, euphémisés comme de simples « militants écologistes ». En effet, c’est en raison de ces propos que Christophe Cassou serait sorti « d’une forme de devoir de réserve » et aurait dénoncé l’A69 et des puits de pétrole en Nouvelle Aquitaine. Il se l’autoriserait « grâce à l’évaluation scientifique collective, qui renforce la confiance« , et (on suppose, les deux phrases sont simplement apposées) en raison de sa casquette d’auteur principal du GIEC et de sa pariticipation au collectif Atécopol.

Ce genre de passage sont extrêmement difficiles à commenter, car il y a un entrelact complexe de plusieurs mécaniques. Ainsi, on a une victimisation des écoterroristes, puis une réécriture de l’histoire (Christophe Cassou est clairement un militant depuis bien plus longtemps que la sortie de Darmanin), puis l’appropriation de « la science » : il serait la voix de la science et serait donc libéré de toute contrainte éthique et pourrait, entre autre, soutenir un collectif méprisant clairement toute démarche scientifique et conçu pour organiser des actions violentes (Les soulèvements de la terre).

Victimisation

La partie suivante a pour objet de victimiser ces braves scientifiques qui sautent le pas : « A l’instar d’autres scientifiques qui s’engagent, ces prises de position lui valent d’être accusé de militantisme. » Je ne détaille pas, c’est ce que j’appelle de la citation abusive. En gros les journalistes présentent des critiques sous un jour négatif (qualifiant même les propos d’un de « fleurant le climatoscepticisme« ) pour mieux mettre en valeur les personnes défendues.

La victimisation est patente quand la présidente d’un des comités d’éthiques sus-cités regrette « Il ne faut pas céder à ces critiques » à propos de la suppression d’un tweet de l’INRAE critiqué comme étant antiviande.

La présentation laisse penser qu’elle dit qu’il ne faut pas céder aux critiques de militantisme en général.

Idem pour la citation d’une scientifique prestigieuse et militante pseudo-écologiste notoire, Valérie Masson-Delmotte : « Le terme de scientifique militant prend de l’ampleur pour rejeter des faits scientifiques qui dérangent, et les faire passer pour des opinions« .

La désobéissance civile

Les scientifiques auraient tendance à se tenir à l’écart de la « désobéissance civile », des actions illégales, par pragmatisme, Eric Guilyardi parce qu’il estime avoir ains un « impact plus important » et Christophe Cassou par peur d’ « introduire un biais initial » avec ses interlocuteurs. Néanmoins, ce dernier ne se l’interdit pas à l’avenir et de plus en plus de scientifiques sauteraient le pas, notamment avec le collectif Scientifiques en rébellion.

Un intervenant explicite l’intérêt spécifique des scientifiques : « Cette prise de risques juridiques, par des chercheurs considérés comme prudents et modérés, « sert à montrer la gravité de la situation » »

Ils ont une valeur (au sens de Lifetime Value) particulièrement importante pour l’écosystème pseudo-écologiste. Il aurait d’ailleurs participé à une dizaine d’actions et « a fait cinq gardes à vue, cinq jours de détention provisoire en Allemagne et été l’objet de trois procédures judiciaires, dont une pour laquelle il a été relaxé ». Néanmoins sa hiérarichie l’a soutenu. Pour lui « non seulement la crédibilité des scientifiques « rebelles » n’est pas entachée, mais elle en ressort renforcée ».

Ce message sert à encourager à l’action les lecteurs, en leur montrant qu’on peut transgresser relativement librement : n’a-t-il pas fait dix actions sans conséquence notable ? On peut bien en faire une ou deux … En plus, sa crédibilité serait « renforcée« . Génial non ?

Néanmoins les journalistes nuancent, rappelant le cas d’un chercheur qui a été renvoyé après avoir déployé une banderole dans une conférence scientifique. Cela dépend donc de l’employeur et du moyen choisi. Le message est qu’il faut faire attention, par exemple en demandant aux organisations compétentes dont l’article parle tant.

Le militantisme dans la recherche

Vous le savez, c’est l’un des grands chantiers de la pseudo-écologie : mettre la science au pas. Ici il s’agira de présenter la science comme devant être définie par le militantisme. Rappelez-vous, tout est politique :

Ce qui se joue dans ces débats n’est pas seulement l’engagement pour l’avenir de la planète, mais aussi celui pour la science. Faut-il faire de la recherche autrement ? Faut-il l’arrêter ? Faut-il la refonder ?

Chez les plus radicaux, certains considèrent la science comme une partie du problème.

Les journalistes citent ensuite un biophysicien qui assimile la science à la croissance : « Il y a en science une volonté de démesure qui engendre la croissance par plus de production, et par la construction d’une culture qui repousse les limites ». Puis un autre dit que la décroissance « c’est du long terme » et qu’il faut un programme d’un milliard d’euros sur les procédés décarbonés [ce qui est en fait peu, les sommes engagées par les entreprises étant bien plus importantes : ainsi Samsung seule a dépensé 0.65Md$ pour la recherche sur les batteries]. Un autre critique « Un projet scientiste ! »

Ensuite est évoquée la possibilité de « bifurquer » et d’orienter les recherches vers l’écologie, comme les low-tech ou la construction en terre pour le bâtiment. Un des chercheurs cité est présenté travailler « avec la CGT sur les conséquences d’un blocage du périphérique lors de manifestations ».

Enfin, « Pour beaucoup, le système de recherche actuel basé sur la compétition entre scientifiques ne semble pas compatible avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre ». De quoi parle-t-il ? S’il y a un financement et plusieurs projets, ils sont mécaniquement en compétition. Faut-il des financements infinis ? Bref, c’est creux, mais on ressort le dénigrement de la compétition, omniprésent dans la sphère anticapitaliste.

En bref

L’article tente de vendre aux scientifiques le fait de mettre leur position sociale au service de la pseudo-écologie. Ce sont en effet des éléments cruciaux pour l’écosystème, donnant à ce dernier

  • des éléments de discours, comme l’étude Séralini ou les commentaires de Christopher Portier pendant l’affaire des Monsanto Papers
  • l’opportunité de se revendiquer de « la (vraie) science »
  • la possibilité d’influencer la production scientifique elle-même et donc les décisions politiques en

Pour cela, il présente plusieurs profils prestigieux, pour que l’apprenti scientifique se sente valorisé de s’y identifier, qui vont chacun lever les obstacles à l’engagement : on peut le faire, la neutralité serait une imposture, les scientifiques seraient malhonnêtement accusés de militantisme et il ne faudrait pas se laisser faire, etc.

Enfin, notez que cet article, comme certains articles de leur collègue (et supérieur ?) Stéphane Foucart, sont très difficile à synthétiser, car leur structure n’est pas claire, c’est un entrelact complexe mobilisant avec agilité plusieurs mécaniques. Je me demande d’ailleurs s’ils ne le sont pas davantage qu’auparavant …

Sur le sujet, vous pouvez également consulter le dossier de Gilles Riviere-Wekstein sur le militantisme scientifique (en cliquant sur l’image ci-contre), très intéressant et pertinent comme toujours.

Les reprises

Le thread d’Audrey Garric

J’ai tenté de mettre l’accent dessus, parce que c’est le coeur de l’article, mais cela peut sembler encore un peu dilué dans le reste. Néanmoins, Audrey Garric, l’une des deux auteurs, éclaircit les choses : l’important, c’est d’attaquer la « neutralité de la science ».

Elle reprend en effet l’essentiel de son article, en insistant bien sur ce point, ainsi que sur la victimisation des scientifiques – militants, qui seraient injustement critiqués.

Maghali Reghezza

Evidemment, Magali Reghezza, autre scientifique ayant contribué au GIEC et à la pseudoécologie, applaudit l’article :

Valéry Laramée de Tannenberg

Valéry Laramée de Tannenberg se présente comme journaliste, président de l’Association des Journalistes de l’Environnement et rédacteur en chef de « L’Usine à GES », un site d’information anémique, et reprend la désinformation.

Les pseudo-écologistes détiendraient la Vérité, ce ne pourrait être que par « surdité » et « aveuglement » que les politiques les ignoreraient.

https://x.com/LarameeDe/status/1792639440587718898