Le juridisme
Le 23 janvier 1996, Hélène Crié a publié pour Libération : "Chape de silence sur la poubelle nucléaire nationale. Le recouvrement des fûts de La Hague est quasi terminé malgré la présence de déchets interdits".
Cet article est intéressant à plusieurs égards.
Les faits
Diabolisation de la dangerosité
L'ANDRA a fermé en juillet 1994 le Centre de Stockage Manche (CSM), qui aurait "reçu depuis 1969 les déchets de l'usine de retraitement des combustibles irradiés de La Hague et, dans des proportions moindres, des hôpitaux et des laboratoires médicaux." Elle souhaite recouvrir les déchets par un toit de bitûme et de béton pour soustraire ces derniers aux intempéries, mais les antinucléaires contestent cette décision juridictionnellement.
Il est reproché plusieurs choses :
- il y aurait du plutonium, alors que ce dernier élément serait "pourtant formellement prohibé dans un tel endroit."
- "les déchets allemands, belges ou japonais qui s'y trouvent auraient dû être rendus à leurs pays d'origine, comme le prévoit une loi de 1991"
- Le centre serait "installé sur un terrain très perméable où la nappe affleure par endroit" et "au début de l'exploitation, des fûts ont carrément été posés à même la terre, sans que soit construite au préalable une plate-forme de béton."
- L'autorisation de fonctionnement aurait été attribuée au CEA et non à l'ANDRA. La situation n'aurait été régularisée que fin mars 1995, "alors que l'ANDRA a déjà largement recouvert ses fûts."
La journaliste se fait également l'écho de plusieurs rapports :
- "l'antenne française du bureau d'étude Wise" aurait rendu un rapport prouvant notamment que le CSM "contient près de 100 kilos de plutonium et de l'ordre de 200 tonnes d'uranium", ainsi que des "déchets étrangers de production du plutonium".
- L'ACRO aurait également signalé "la pollution des nappes phréatiques par le tritium à des valeurs dépassant trois fois la limite sanitaire française" et démontré qu' "il est arrivé sur le site, juste avant la fermeture, de fortes quantités de plutonium". Cette dernière information serait "parvenue à l'Acro grâce à une "fuite" de l'Andra".
C'est Corinne Lepage à qui "Didier Anger et les antinucléaires locaux" se sont adressés pour rédiger leur plainte. Ils souhaitraient notamment annuler l'attribution de la gestion du CSM à l'ANDRA.
Transparence
L'article se complexifie ensuite, car Corinne Lepage est devenue ministre de l'Environnement quelques semaines plus tard, le 18 mai 1995. Le journaliste aborde ensuite le problème de la "transparence" :
"Laisser l'Andra momifier son centre en l'état, sans que la nature exacte des produits qui s'y trouvent soit connue, serait bafouer la règle de "transparence" dont Corinne Lepage se prévaut. Malgré tout, elle n'hésite pas à justifier la rétention d'information de l'Andra, admise par la Commission d'accès aux documents administratifs (Cada) pour cause de "secret industriel et commercial", en estimant qu'"il y a des informations qui ne peuvent pas se balader comme ça, pour des raisons de sécurité évidentes"."
Le journaliste présente ensuite le point de vue des "habitants de La Hague", qui craindraient pour "leur approvisionnement en eau".
"Est-ce que la Cogema assurera pendant plus de trois cents ans le traitement des effluents? Cela n'est pas précisé dans l'enquête publique, demande Michel Cannoville, maire d'Omonville-la-Rogue et président du district. Le conseil municipal souhaite que soit envisagé le démantèlement de ce site de stockage, même si cela doit durer trente ans."
Il finit avec une question débordant d'impartialité et de neutralité : "Le Premier ministre, à qui reviendra la décision finale, acceptera-t-il de faire démolir la couverture, pour prouver que le nucléaire n'est pas au-dessus des lois, et que rien n'est irréversible quand il s'agit de préserver l'environnement? . Si le Centre Manche se referme d'ici là sur ses secrets, l'Andra n'aura plus d'argument rassurant à fournir à ses opposants. Et le gouvernement devra gérer une crise autrement plus grave que celle de La Hague."
Commentaire
L'épisode est en soi intéressant : les écologistes s'opposeraient à une mesure destinée à limiter la diffusion de la radioactivité. On retrouve déjà, dans le texte, la logique du pompier pyromane. Il y a néanmoins beaucoup plus à dire sur cet article.
Illégal = dangereux
L'essentiel de l'article parle de questions juridiques : à qui est accordée l'autorisation d'exploitation du CSM ; est-ce que la présence de plutonium et de déchets étrangers est autorisée ; le droit d'accès à des documents.
On retrouve ici l'importance du droit pour la pseudo-écologie : il permet de créer de la condamnation. L'influence réglementaire est un espace important du lobbying antinucléaire.
Exagération de la dangerosité
Outre cette exagération, le thème de la dangerosité est exploité par l'ACRO, qui évoque une "pollution des nappes phréatiques par le tritium à des valeurs dépassant trois fois la limite sanitaire française". Je ne sais pas si c'était vrai, mais on retrouve encore l'idée "illégal = dangereux" sans référence à un quelconque impact sanitaire.
L'exagération est accentuée en rapportant la position des "habitants de La Hague" (= le conseil municipal ?) qui semble nier le principe même de stockage de déchets nucléaire ("Est-ce que
la Cogema assurera pendant plus de trois cents ans le traitement des effluents ?").
Globalement, on s'inscrit dans la désinformation anti-déchets nucléaires et, dans une moindre mesure, sur le tritium.
La transparence
La transparence est un des "bien en soi" de la mythologie pseudo-écologiste.
Ici, le cas est particulièrement intéressant, puisque le "manque de transparence" est reproché à une de ses principales promotrices : Corinne Lepage.
Fausse neutralité et blanchiment de neutralité
La journaliste se présente comme neutre, alors que sont article est très orienté. C'est un cas classique de la fausse neutralité dans les médias.
Il y a aussi "blanchiment" de neutralité, la journaliste présentant le Wise et l'ACRO comme des organismes "indépendants", alors que ce sont des organisations antinucléaires.
Les "fuites"
La présence de plutonium aurait été connue "grâce à une 'fuite' de l'Andra".
C'est l'une des formes de l'entrisme pseudo-écologiste : il peut se trouver des alliés n'importe où, d'autant mieux qu'il n'est pas perçu comme un courant dangereux.