L'accident de Tchernobyl: les exagérations
Un article de Reporterre sur Tchernobyl du 11 mars 2017 (1), qui donne la parole à Yves Lenoir, simplement présenté comme « président d’Enfants de Tchernobyl Belarus. »
Yves Lenoir accuse les organisations responsables de l’évaluation internationale des conséquences sanitaires des accidents nucléaires, l’UNSCEAR et la CIPR d’avoir joué et de jouer « un rôle de premier plan dans le déni de la plupart des conséquences sanitaires de ces deux accidents majeurs . »
La charge
Ces argument sont néanmoins présentés comme des preuves définitives :
« Pourtant, en septembre 2005, le Chernobyl Forum, une instance créée au sein de l’ONU en 2002, et dirigée par des experts de l’UNSCEAR, de la CIPR et de l’AIEA, a décrété le « bilan définitif » de la catastrophe : 50 morts en tout, liquidateurs et populations exposées. Un miracle ! »
Il qualifie ensuite l’adoption de ce bilan par l’ONU à l’unanimité d’ « article de foi ». Puis, en filant la métaphore, présente comme des apostats « qui ne méritent qu’anathèmes » Yablokov et Nesterenko, dont le travail aurait été critiqué par le secrétaire scientifique du Chernobyl Forum, Mikhaïl Balonov.
Ainsi le résultat du travail des organisations internationales est présenté comme une religion, avec son miracle (le faible nombre de mort), ses croyants (les pays ayant unanimement accepté le rapport), ses apostats (Yablokov et Nesterenko) et ses anathèmes (la réfutation par M.Balonov). Toujours avec la seule fondation des arguties dénoncées plus haut.
Diabolisation
La suite devient encore plus folle. Le militant accuse Balonov d’avoir eu une belle carrière parce qu’il aurait « fait venir un collègue avec sa femme enceinte travailler et habiter dans une région très contaminée de Russie, afin d’en rassurer la population ». L’article cité comme source n’évoque qu’un discours, parle de « la zone contaminée » et pas « d’une région très contaminée » et ne fait pas de lien entre ce discours (son rôle n’est pas précisé) et sa carrière. (4) Évidemment, le fait qu’il y eut un risque sanitaire ou non pour ladite femme enceinte n’est pas évoqué.
Le court paragraphe présente ainsi Balonov comme un sadique assoiffé de pouvoir, n’hésitant pas à mettre en danger une femme enceinte pour monter les échelons. Alors même qu’il n’y a aucune substance pour nourrir ce narratif et qu’ont ne voit pas son intérêt pour le lecteur.
On apprend ensuite que Balonov qua « été chargé de coordonner la rédaction du premier rapport de l’UNSCEAR sur l’exposition des populations aux radiations de Fukushima » en 2011. Il avait écrit en octobre aux habitant de la préfecture de Fukushima une lettre rassurante, affirmant « ne devrait s’attendre à aucune augmentation des maladies thyroïdiennes dans un avenir proche ou lointain ». L’auteur compare ce propos à un rapport provisoire émis par l’OMS quelques jours après Tchernobyl, qui estimerait que « aucune mesure de protection de la population touchée par les retombées de Tchernobyl ne se justifie ».
Il compare donc une situation avec une technologie de 1986, dans un pays soviétique, deux semaines après l’évènement ; avec une technologie de 2011, dans un pays moderne, 5 mois après …
De plus, le rapport provisoire (5) est loin d’être rassurant rappelant par exemple : « Le principe de base est de prendre des mesures pour réduire toutes les doses autant que raisonnablement faisable ». De plus, il évoque des mesures à prendre pour les populations, comme le lavage des légumes, notamment là où des fortes pluies ont coïncidé avec le passage du nuage radioactif. Enfin, il déplore « le manque d’information sur les niveaux et zones de contamination dans l’URSS ». Je n’ai pas trouvée la citation précise d’Yves Lenoir, mais on peut se demander à quelle population il était fait référence.
En somme, non seulement sa comparaison est non seulement fallacieuse, mais aussi trompeuse.
Dénigrement de l’UNSCEAR
Il finit par présenter l’UNSCEAR comme une entité créée à des fins de propagandes ("pour décréter la ‘Vérité’ des effets des radiations") afin de « favoriser la fondation de l’AIEA (1957) afin d’enclencher de la manière la plus harmonieuse possible l’entrée de l’Humanité dans l’ère de l’énergie atomique. »
Son rôle, qui serait celui du CIPR et de l’OMS, serait de « préserver l’avenir de l’énergie atomique en rendant socialement et politiquement acceptables l’exposition aux retombées radioactives et l’ingestion de nourriture contaminée par des radioéléments artificiels. »
Cette allégation diffamatoire n’est bien sûr étayée par rien. L’UNSCEAR est une organisation internationale publique dont l’objet est « d’évaluer les niveaux et les effets des rayonnements ionisants naturels et artificiels sur l’homme et sur son milieu et de faire rapport sur ce sujet. ». (6)
Il appelle ensuite à soustraire l’étude des effets des radiations « à ce régime d’exception – la tutelle de l’UNSCEAR – et traités comme n’importe quelle discipline scientifique, non comme des articles de foi. » On ne sait pas de quoi il parle : les scientifiques sont libres d’étudier le sujet. D’ailleurs n’avait-il pas dit que la revue de littérature de Yablokov et Nesterenko couvrait 1100 articles ?
Notons que l’accusation de la science « ennemie » d’être un acte de foi et la prétention d’incarner la vérité scientifique est un des points récurrents.
Il finit en appelant à la dissolution de l’UNSCEAR et en qualifiant son travail de « dictature », toujours sans préciser :
« Débarrassée de la dictature et des censures de l’UNSCEAR, la réalité des dommages s’imposera. L’UNSCEAR doit être dissout. C’est un impératif politique. »
Enfin, on se demande par ailleurs pourquoi il ne demande pas non plus la dissolution de la CIPR et de l’OMS, qu’il présente comme également coupable de désinformation.
Une caricature synthétique
Ainsi, cette tribune est lourdement désinformative et manipule sa présentation pour générer des émotions en dénigrer des individus et des institutions.
Le propos est résumé au final par la caricature complotiste illustrant l’article : un serpent ayant marqué CIPR, AEIA, UNSCEAR et OMS dessus, qui dit « I love nuclear » (avec un cœur et un symbole ‘radioactif’).
Auteur et fausse neutralité
L’auteur, Yves Lenoir est présenté comme quelqu’un de neutre, responsable d’une simple ONG qui aide les enfants biélorusses de zones ayant été exposées aux radiations. C’est pourtant un activiste antinucléaire de longue date, militant aux Amis de la Terre dès 1974, puis à Greenpeace France jusqu’en 19877, dont il a été le porte-parole8. C’est un militant atypique, puisqu’il a publié plusieurs livres remettant en question l’origine anthropique du réchauffement climatique. Il accuse d’ailleurs un peu l’industrie nucléaire : « L'industrie nucléaire exploite la demande sociale d'une diminution d'effet de serre pour faire valoir ce qu'elle présente comme une vertu écologique. »9
L’association elle-même pose quelques questions. On trouve cette biographie sur les librairies vendant ces livres : « Yves Lenoir, ingénieur de formation, suit les questions nucléaires depuis sa participation à un groupe interministériel sur les déchets radioactifs en 1974-1975. Il est aujourd'hui président de l'association Enfants de Tchernobyl Belarus, créée en 2001 pour financer un organisme indépendant de protection radiologique du Belarus, l'Institut Belrad basé à Minsk. »
Quid des enfants ?
Quand on va voir sur le site de l’association (10), on est bien accueilli par la photo d’une petite ribambelle de bambins, mais quand on regarde le site, on déchante. Par exemple, la section « Actualité/Agenda/Actions » ne contient pour 2024 que des projections de "Tchernobyl, Le Monde d'Après" et des événements culturels, comme « CONCERT SPIRITUEL autour de Hildegarde Von Bingen de Catherine Lieber à Eglise Saint Pierre » ou « Concert médiéval de Catherine Lieber à Soisy sur Ecole ». La section Album est du même acabit. Dans la « boutique », il n’y a que des livres et films antinucléaires.
Voici la présentation sur la page d'accueil du site :
Vous aurez compris, cela ressemble beaucoup à une coquille vide conçue à des fins de propagande.
Ainsi, il est évident qu’il y a un conflit d’intérêts et des éléments louches, mais Reporterre va dissimuler cela. Ceci, alors même qu’Hervé Kempf, directeur de Reporterre, connaît bien le passé militant d'Yves Lenoir pour avoir écrit un article sur lui dans Le Monde en 2001.
Préciser ces éléments est importants. Si les conflits d’intérêts ne permettent pas en eux-même d’apprécier la véracité du propos, ils éclairent d’un autre jour leur nature trompeuse. Or, c’est quelque chose d’omniprésent quand on étudie la pseudo-écologie.
- (1) [lien]
- (2) A. V. Yablokov & al., Tchernobyl : Conséquences de la catastrophe sur la population et l’environnement, Moscou 2006, New-York 2009, Genève 2015.
- (3)Une élégie de … Yves Lenoir : [lien]
- (4) Samuel Loewenberg, « Mikhail Balonov : Understanding the legacy of Chernobyl », The Lancet, vol. 367, n°9519, 22/04/2006, DOI: 10.1016/S0140-6736(06)68564-4
- (5) [lien]
- (6) [lien]
- (7) Hervé Kempf et Hervé Morin, L’écologisme à l’épreuve, le Monde, 28 septembre 2001
- (8) Article de Sud Ouest du 25 octobre 1985 et du du 8 juillet 1987.
- (9) Hervé Morin, Un double destin tragique, Le Monde, 28 septembre 2001
- (10) [lien]