[Livre] La guerre au vivant : Jean-Pierre Berlan [2001]

Contrairement à la désinformation antinucléaire, la désinformation agricole est extrêmement bien construite et complexe, s'appuyant sur les travestissements d'experts. Ce livre, écrit par des universitaires, en est une illustration : Hansen, M., Lannoye, P., Pons, S., Séralini, G.-É., & Berlan, J.-P.(Dir.) (2001). La guerre au vivant : OGM et mystifications scientifiques (J.-P. Berlan, dir.). Agone. coll "contre-feux"

Ici nous commenterons la partie de l'auteur principal, Berlan, J.-P, jusque la page 75, ainsi que ses interventions.

Le mythe du modèle agricole

On trouve dans ce livre une description bien détaillée du mythe du modèle agricole. On y voit le dénigrement caricatural des solutions face aux ravageurs, puis l'idée d'emprise sur les agriculteurs.

Point intéressant, tombé en désuétude, est la prétention que les herbicides "ont été introduits pour supprimer le sarclage".

"L'agriculture et l’agronomie modernes illustrent de façon caricaturale le processus de marchandisation de la société. Ainsi, « les agriculteurs ont besoin d’un pesticide pour éliminer un insecte devenu ravageur parce que les “mauvaises” herbes sur lesquelles il vivait ont été éliminées par les herbicides, lesquels ont été introduits pour supprimer le sarclage mécanique, lequel est interdit par l’augmentation de la densité de plantation, laquelle a été accrue parce que les plantes ont été sélectionnées pour leur productivité à haute densité, laquelle leur permet de tirer parti de l’utilisation massive d'engrais à bas prix, laquelle rend les plantes encore plus appétissantes aux ravageurs, et ainsi de suite ». À chaque pas, la recherche intervient, soulageant l’agriculteur de la contradiction immédiate du système de production qui le ligote; chaque apaisement provisoire ouvrant de nouveaux marchés pour les semences, les engrais, les machines, les herbicides, les pesticides, etc. « De même que, dans un roman célèbre, la main greffée étranglait son receveur parce qu’elle obéissait toujours à son ancien possesseur, la “main invisible” du marché s'agrippe à la gorge du paysan qui, à chaque spasme, en resserre involontairement l’étreinte. » "(p.48)

Un discours luddite

Ce discours est parfois clairement luddite. Ainsi p.49 : "Elles s'imaginent et veulent faire croire que des chimères — de la thérapie génique aux porcs transgéniques aux déjections appauvries en azote — résoudront les problèmes que les « progrès » antérieurs ont créés."

Ce discours s'associe avec la glorificatio nde l'agriculture paysanne : "Avec le tracteur (et l’auto- mobile), le « marché » s’installe au centre de la production agricole paysanne."(p.61-62)

Relativisation de la faim dans le monde

C'est un des thèmes courant du discours sur le modèle agricole, pour neutraliser les critiques contre les moindres rendement des alternatives : il y aurait assez pour nourrir tout le monde. (p.49)

Cet axe anticapitaliste est poursuivi ensuite : "Aussi longtemps que l'efficacité, la maximisation du profit ou l’accomplissement de normes de production centralement planifiées seront les objectifs des entreprises dans le monde entier, aussi longtemps que les gens seront prisonniers des besoins économiques et des régulations étatiques et condamnés à produire et consommer certains biens, alors un polluant remplacera l’autre." (p.49)

Dénigrement de la révolution verte

Comme toujours dans ces anciens ouvrages, la révolution verte est dénigrée. Ainsi les "prodigieux gains de rendement depuis une soixantaine d'années" sont présenté comme n'était pas "philantropiques", mais que motivés par "l'économie politique".(p.51)

Thématique de l'emprise

On retrouve évidemment la thématique de l'emprise : les agriculteurs se feraient avoir à cause de l'emprise des industriels.

La 'vraie science' c'est nous, la 'fausse science' c'est eux

Un des thèmes les plus récurrents dans ce livre est l'idée que la science des OGM ne serait pas de la 'vraie science', au contraire de celle de ceux les critiquant.

Les premiers mots du livre sont sur ce thème : "La BIOLOGIE MODERNE et ses biotechnologies relèvent plus de la spéculation financière caractéristique de notre époque que d’une science qui a perdu jusqu’au souvenir qu’elle avait pu se ranger sous la bannière de la vérité, de l’objectivité, du désintéressement et de l'émancipation. [...] Le profit étant dans les gènes, la vérité scientifique s’y trouve aussi." (p.5)

Ils défendent les faucheurs d'OGM, ayant détruit la culture d'un essai de l'INRA, en dénigrant l'intérêt scientifique de l'essai.

Désinformations sur les semences et la génétique agricole

Représentation fallacieuse du marché des semences

L'ensemble du discours repose sur une présentation fallacieuse de la fourniture de semence.

En effet, il y a des règles qui permettent de créer des semences pouvant être reproduites. C'est ce qu'on appelle les "semences de ferme", qui représentent de l'ordre de 40% de l'approvisionnement pour les céréales.

De plus, même ceux qui font leurs propres semences vont en racheter pour retrouver le capital génétique initial, qui peut s'être trop dilué.

On a aussi des diabolisation un peu décérébrées :

Il y a aussi une logique de réécriture de l'Histoire, avec des insanités comme, p.15 : "Jusqu'à ces dernières années, le travail du sélectionneur n'avait pas de prix, au double sens paradoxal de son utilité inestimable et pas de valeur au sens de source de profit, puis- qu'il était gratuit. Le paysan le reproduisait et le multipliait dans son champ. Les biotechnologies ont bouleversé cette situation."

On retrouve la logique dans un long exposé sur l'évolution de la génétique agricole (p.25-46).

Ils prétendent que les hybrident coutent 15% du rendement final, cela me semble fortement douteux. (p.43)

L'interdiction du triage à façon

On retrouve la diabolisation de l'interdiction du triage à façon (l'intervention d'un tiers pour trier les semences de fermes) p.53-54. La loi daterait de 1985 pour les semences commerciales et en 1989 pour toutes les semences (le livre évoque une tentative mais ne précise pas si elle a abouti).

Ambivalence sur les COV

Pourtant, les auteurs savent la possibilité des semences de ferme et applaudissent même les COV : "Observons que seules les chimères peuvent être brevetées, les semences traditionnelles faisant l’ob- jet d’un certificat d'obtention végétale (cov) qui, malgré des restrictions récentes, reconnaît à l’agri- culteur le droit de semer le grain qu’il récolte [...] le certificat d’obtention protège le sélectionneur du pillage de son travail par ses concurrents. I] contribue à moraliser un marché où la triche est particulièrement facile et dommageable." (p.56-57) Ils connaissent donc cette mécanique.

Désinformation anti-OGM

On observe un dénigrement "brut" des OGM. Voici quelques références :

L'expropriation du vivant

La brevetabilité des OGM, du "vivant" est présenté comme une expropriation, alors que cela n'empêche personne de planter ce qui existe déjà :

Idem pour les hybrides (p.52). Globalement, tout ce qui consiste à faire une semence qui ne peut pas être replantée est présenté comme une expropriation.

Une victime, qui n'en est pas une, et son agresseur sont ainsi créés de toute pièce. C'est le couple victimisation/diabolisation.

On trouve cette illustration fallacieuse : "De même que le soleil brille, les plantes et les animaux se reproduisent et se multiplient. C’est même la propriété fondamentale des êtres vivants. Quel malheur!... Prenons garde: selon cette logique, il n’y a aucune raison de ne pas nous faire condamner nos portes et fenêtres pour permettre aux marchands de chandelles de lutter contre la concurrence déloyale du soleil." (p.58)

Gène Terminator

Le dénigrement du "gène terminator" est le point spécifique le plus central et le plus virulent du livre. En effet, c'est l'aboutissement du "rendre stérile" qu'il présente comme eldorado des semenciers :

Grâce à ce gène, les industriels pourraient dominer l'agriculture :

"Une poignée de transnationales était en train de commettre, derrière le rideau de fumée de la philanthropie et de l’écologie, un hold-up sur le vivant, de faire main basse sur les ressources génétiques, d’achever la mise sous tutelle des agriculteurs et la confiscation de notre alimentation et de notre santé. Et de nous entraîner dans un monde transgénique aussi incertain qu'inutile." (p.11)

Cette polémique est d'autant plus folle que ce gène avait justement vocation à empêcher la dissémination des gènes OGM, ce qui était une des principales critiques contre ces cultures. C'est, de plus, su par les auteurs : "ans un article dont le titre qualifie son auteur, « Les 06m, entre mensonges et hystérie », Klaus Ammann raconte que « le brevet que les écologistes ont habilement baptisé ainsi a aussi pour objet de li- miter les risques de flux de gènes »" (p.22)

"Le vivant

  • p.17 : "Si nous prenons au sérieux ce que les biologistes présentent comme leur plus grand triomphe, la réduction du vivant à l'unidimension d'un programme génétique"
  • p.21 : "Que restera-t-il de ces terroirs magiques lorsque ces Attila technophiles les auront saccagés? Le vivant réduit à l’unidimension de filaments d'ADN est devenu, dans le silence des églises un outil de profit."
  • p.24 : "Pour que, tous, nous nous rendions enfin compte que la loi du vivant est incompatible avec celle du profit."

La dimension mythologique est explicitée p.16 : "Enfin, le vivant était sacré.

On retrouve ça aussi derrière l'accusation de "réductionnisme" contre la science biologique (ex: "Au nom des promesses extravagantes d’un réductionnisme de laboratoire"p.69).

Diabolisations

Diabolisation génocidaire

La pseudo-écologie aime l'outrance. Outre son appétence pour parler du soi-disant "génocide palestinien", ou invoquer un génocide pour décrire tel ou tel effet environnemental, plusieurs de ses termes font référence au terme de génocide, comme écocidaire ou, ici, biocidaire :

Diabolisation anticapitaliste

Vous aurez compris, pour les auteurs, les entreprises, c'est le diable. On retrouve à plusieurs endroits des diabolisations assez crues :

Accusation d'empoisonnement

On retrouve l'accusation d'eploisonnement :

Éloge de l'écosystème

C'est l'occasion de mettre en avant les copains :

"Au début de 1997, Corinne Lepage, ministre de l'Environnement, avait obtenu du Premier ministre Alain Juppé l'interdiction de cultiver le maïs transgénique Bt de Novartis. En juriste, elle nourrissait quelques soupçons à propos de l’unanimité des experts officiels et avait consulté des scientifiques indépendants — entre autres les professeurs Pelt et Séralini."

Pseudo-alternatives

Les auteurs présentent plusieurs pseudo-alternatives, qu'on reconnaît au fait qu'ils se prétendent plus malins que les gens qui appliquent (et paient) ces choses.

Autres commentaires

Ce livre utilise lourdement la répétition pour faire passer son message. On a vraiment le sentiment d'un matraquage propagandesque.

Dans un encadré p.82, Berlan nous livre un exercice de complotisme, présentant comme une victime Arpad Pusztai, un scientifique, qui aurait été sanctionné pour "avoir dit à la télévision que des rats nourris de pommes de terre transgéniques souffraient de problèmes immunitaires et de croissance;""

Sans se positionner sur ce sujet, ce passage est clairement complotisme : " Gageons simplement que si Pusztai avait montré l'innocuité des pommes de terre transgénique, son travail aurait été encensé par la science, les marchands et les médias."

Dans un encadré p.103-104, il nous raconte (en le dénigrant évidemment) qu'Alex Kahn avait démissionné de la commission du génie biomoléculaire en 1997 et qu'y était rentré Gilles-Eric Séralini.

Bien sûr il dénigre le premier, le qualifiant de partial, et encense le second ("des scientifiques comme Gilles-Éric Séralini s'efforcent avec succès de faire prévaloir une démarche scientifique sur la dérive marchande").

On a une véritable inversion de valeurs.

Dans on encadré après l'intervention de Suzanne Pons, ce passage dénigrant la recherche publique (financée par le privé) est explicite sur le niveau de mauvaise foi du personnage :

L'absurdité principale de Génoplante — outre que les chercheurs « publics » ont justement choisi de ne pas « faire de business » — est de vouloir faire concurrence aux Américains sur leur terrain : voilà 20 ans que ce pays brevète le vivant à tour de bras — micro-organismes, plantes, animaux, gènes, procédés, etc. Pourquoi aller combattre sur un tel terrain soigneusement balisé de cabinets interna- tionaux d'avocasserie? (p.128)

Dans l'encadré suivant (p.139-140), on retrouve la désinformation sur l'emprise (les agriculteurs seraient forcés ou piégés à choisir des hybrides et la rhétorique des pseudo-alternatives. Il questionne "Le maïs « hybride » crée un privilège pour les industriels « semenciers » aux dépens des agriculteurs. Comment ces derniers peuvent- ils cesser d'être rançonnés?", puis décrit les stratégies de plusieurs personnes. Par exemple : "Des agriculteurs biologiques produisent des maïs avec des rendements satisfaisants et des coûts de production réduits." ; "Une autre possibilité est de faire des variétés-populations dites synthétiques en cultivant ensemble des « hybrides » disponibles sur le marché."

C'est encore lui qui écrit le chapitre suivant, "faire la paix avec le vivant" (p.141-.

On commence avec la rhétorique de la victoire : "Le complexe génético-industriel vient de perdre une bataille : intégrer le vivant au sein d’un cartel chimico-pharmaceutique."

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On trouve une belle synthèse du délire de la propagation OGM :

"La pollution génétique est pire que la pollution chimique. Le vent, la pluie et les rivières transpor- tent des polluants comme les désherbants parfois à des dizaines ou des centaines de kilomètres et les déposent dans les champs à l’insu des agriculteurs. Cette pollution chimique mène sa propre vie — si l’on peut dire : les polluants se concentrent dans la chaîne alimentaire, entrent en synergie avec d’autres et multiplient leur capacité de nuisance. Elle touche ainsi tous les êtres vivants, jusque dans les milieux en apparence les plus préservés. Mais la pollution génétique est, elle, bien vivante. Le pol- len des chimères génétiques emporté au loin par le vent et les insectes (en particulier les abeilles) contamine les plantes cultivées voisines et les plantes sauvages apparentées. La chaîne de contamination suit les voies de transport, du champ à la ferme, le long des routes, et du silo de chemin de fer au silo portuaire. Cette dissémination s’interrompt-elle sur les océans ? Sans doute, mais nul ne le sait avec certitude. Elle reprend en tout cas à des milliers de kilomètres, entre le port et l’usine de trans- formation ou les champs du pays d'exportation. Puis des mutations surviennent, qui confèrent au transgène une capacité accrue de nuisance. La pollution génétique vit, se recombine, se transforme, s'étend par des voies que l’on commence tout juste à explorer." (p.142-143)

Puis on a un discours anticapitaliste sur leur pseudo-alternative : "Au projet politique de l’agriculture chimérique — en somme une agriculture jetable (Gilles-Éric Séralini) — des soi-disant « sciences de la vie », nous opposons l’agriculture durable qui insiste sur les rap- ports des hommes entre eux [...]. Cette conception s'oppose point par point à l’agriculture chimérique et à l'agriculture « raisonnée », contre-feu des tenants du productivisme." (p.144)

Ils reprochent à la conception de l'agriculture durable proposée par la FAO en 1998 de "n'être qu'une nouvelle relation technique aux choses." On retrouve ici la dimension mystique, animiste des délires pseudo-écologistes.

On voit clairement la logique discursive dans ce passage : "Au privilège des transnationales sur le vivant nous opposons l'abolition des privilèges. À la guerre économique et à la guerre contre le vivant nous opposons la paix." (p.146) Cela trahit la nature très basique de leurs discours, toutes les approximations, tous les détournements se résument au final à ça : créer un ennemi et un gentil.

La dernière partie accuse la biotechnologie de "novlangue". Pour Berlan, elle devrait s'appeler "nécrotechnologie", la biologie moléculaire devrait s'appeler "réductionnisme moléculaire en biologie", OGM devrait s'appeler "chimère génétique", "matiètre vivante" devrait s'appeler "vivant", etc.

Il propose donc littéralement de remplacer les mots avec ceux qui correspondent à son agenda politique.

On voit à travers ces énoncés la posture marginale de l'auteur, qui se rebelle contre "la science" qui lui déplaît. Il ne s'agit pas d'une critique, mais du tantrum de quelqu'un qui pense qu'il mérite plus et qu'il est privé de sa juste reconnaissance par un système injuste.