Eau, irrigation et agriculture: la désinformation pseudo-écologiste
"The Water Manifesto, Arguments for a World Water Contract" a été publié par Riccardo Petrella en 1998 aux éditions Labor. Suite à sa parution, "une série de réunions fut organisée à Lisbonne autour de la problématique de l'accès à l'eau dans le monde. Ces rencontres ont abouti à la rédaction d'un manifeste pour un contrat mondial de l'eau. Ce texte est, depuis, devenu une référence pour tout mouvement qui agit ou souhaite agir pour l'accès à l'eau." (Fondation Danielle Mitterand)
Globalement, il s'agit d'un manifeste tiers-mondiste divinisant l'Eau et demandant la création d'institutions dédiées pour collectiviser sa gestion. On retrouve l'idée centrale de la désinformation sur l'eau : elle serait rare, par définition (alors que le manque d'eau est un problème circonscrit dans le temps et l'espace).
Le propos est très flou, ressemblant souvent plus à un discours de Miss France qu'à un manifeste politique sérieux (Ex : "L'eau doit contribuer à la solidarité de vie entre communautés, pays, sociétés, sexes et générations").
Le livre (Riccardo Petrella, Le Manifeste de l'eau : pour un contrat mondial, Labor, Loverval (Belgique). Collection La Noria - 20 décembre 1998), quant à lui, utilise la même rhétorique que Vandana Shiva dans Water Wars : il utilise des échecs de divers systèmes, liant souvent politique et entreprises, pour diaboliser l'économie de marché.
Rq : je vais commenter l'édition de 2001
Un manifeste influent
Le manifeste
Le manifeste commence par annoncer la diversité des signataires ("We come from Africa, Latin America, North America, Asia and Europe.") et parle du manque d'accès à l'eau. Il qualifie l'eau de "source fondamentale de vie" et qualifie le fait que des habitants n'aient pas accès à de l'eau potable comme "intolérable". Il prédit qu'en 2020, 3 milliards de personnes n'auront pas accès à l'eau.
Il présente plusieurs "principes". Voici leurs traductions :
- L'eau, "la source de vie", appartient à tous les habitants de la Terre en commun.
- Le droit à l'eau est un droit individuel et collectif inaliénable
- L'eau doit contribuer à renforcer la solidarité entre peuples, communités, pays, genres et générations.
- L'eau et l'affaire des citoyens.
- Les politiques de l'eau impliquent un haut degré de démocratie au niveau local, national, continental et mondial.
- L'accès à l'eau prend nécessairement place à travers des partenariats. Il est temps d'aller au-delà de la logique des "chefs de guerre" et des conflits économiques pour la domination et la conquête de marché.
- Nous croyons que la responsabilité finantière pour l'eau doit être à la fois collective et individuelle conformément aux principe de responsabilité et d'utilité.
Puis, ils font plusieurs propositions :
- La création d'un réseau des parlements de l'eau
- Des campagnes d'information, de prise de conscience et de mobilisations sur "Water for MI" (?)
- L'établissement d'un observatoire mondial pour les droits de l'eau.
- Une réforme structurelle des systèmes d'irrigation dans l'agriculture industrielle hautement intensive.
Ce dernier point est intéressant. Ils commencent par le discours de la pseudo-alternative : "The solutions exist already such as, for example, "drip irrigation"." Ils déplorent le fait que 40% de l'eau d'irrigation soit "perdue en cours de route" et que l'irrigation soit la source de salinité des sols et d'hydromorphisme. Ils demandent également un moratoire sur les barrages.
De nombreux signataires
La liste des signataires du Manifeste de 1998 comprend des chefs d'État (Mário Soares Président du Portugal, Raúl Alfonsín ancien président d'Argentine), des représentants de gouvernements nationaux ou régionaux (Suède, Cap-Vert, Valence) et des cadres d'organismes internationaux tels que le Programme des Nations Unies pour l'Environnement (Frédéric Ténière-Buchot) ou le Stockholm International Water Institute (Lars Ulmgren). Elle s'appuie sur un réseau de professeurs d'universités répartis sur cinq continents (Dakar, Rabat, McGill, Quilmes, Delhi) et des directeurs de fondations (Gulbenkian, Royal Institute for Sustainable Management). Des membres d'organisations non gouvernementales spécialisées dans les ressources mondiales (Transnational Institute, Science and Environment Centre) complètent ce groupe, associant ainsi des fonctions exécutives, académiques et techniques à la validation du texte.
Quelques échos
Voici ce qu'on lit sur le site de la Fondation Danielle Mitterrand :
A la suite de la parution de "Le Manifeste de l'eau" de Riccardo Petrella, une série de réunions fut organisée à Lisbonne autour de la problématique de l'accès à l'eau dans le monde. Ces rencontres ont abouti à la rédaction d'un manifeste pour un contrat mondial de l'eau. Ce texte est, depuis, devenu une référence pour tout mouvement qui agit ou souhaite agir pour l'accès à l'eau.
Dès sa parution, ce manifeste a servi de fondement à la constitution d'Associations pour le Contrat Mondial de l'Eau (ACME). Il en existe en Italie, en Belgique, en France (créée par Danielle Mitterrand et présidée aujourd'hui par Jean-Luc Touly), au Canada, depuis peu en Suisse et au Brésil …
On le trouve également mentionné sur le site World Ocean Observatory.
Le livre en résumé
Une vision anticapitaliste du monde annoncée dès le début
Il commence avec une vision anticapitaliste complotiste du monde : "The ‘lords of the earth’ are no longer industrial magnates like the old Rockefellers, Fords, Thyssens and Solvays, nor oil or railway ‘barons’. They are, on the one hand, Bill Gates, Bertels- mann, Ted Turner, the Murdochs and Intel, and, on the other hand, financial corporations such as Morgan, Goldmann Sachs, Citibank, Fidelity and other investment trusts or insurance companies." (p.4)
Il la rattache à son délire sur l'eau sans préciser le transfert : "If present trends in relation to water continue for the next twenty to thirty years, the ‘lords of the earth’ threaten to become ‘lords of water’, the most likely and credible candidates being Suez—Lyonnaise des eaux, Vivendi (which includes the Com- pagnie générale des eaux), Saur—Bouygues, Nestlé, Bechtel, United Utilities, Danone, among others."
Son allégation est d'autant plus ridicule que ces entreprises sont loin d'être les plus grosses aujourd'hui.
La suite est du même acabit, avec des envolées pseudo-savantes évidemment ridicules : "The upheavals presently under way and likely to follow in the early twenty-first century all have as their cause and substance the control of the three above-mentioned resources. [Argent, information et ressources]" Il enchaîne ensuite les mots-clés vagues sans trop qu'on comprenne d'où il part et où il va.
Il présente son action comme réactionnaire et révolutionnaire ("Two major revolutions are needed over the next fifteen to twenty years to face up to these tendencies."). La première n'est pas claire (en gros "diffusion de l'information = plus d'égalité") seconde demande la fin de la "unbridled financialization of the economy".
Il revient ensuite dessus en affirmant "the first revolution of the twenty-first century, if there is to be one at all, will concern the rights of life and rights to life." Puis il arrive enfin à sa "water revolution". (p.6)
Plus loin, il annonce clairement son ambition pour l'eau : il veut la collectivisation totale de la gestion de l'eau. Il la justifie sur une argutie ridicule "ça a marché au 16e ! " : "The second change concerns the state’s appropriation of sov- ereignty and ownership nghts over water. The statization of water, which accompanied and followed the periods of formation and consolidation of national states from the sixteenth century onward, played a historical role of the greatest importance." (p.14) Néanmoins, il veut aussi la "Destatization of water", c'est-à-dire sa décentralisation.
Puis il nuance ensuite ("In some countries, community or municipal ownership of water has actually weakened the capacities of public authorities. [...] The small (or the ancient) is not necessarily more peaceful, soli- daristic or egalitarian than the large (or the modern). The sterile battles for funds that oppose small NGOs to one another are a case in point." p.15-16)
En gros sa réponse est "on verra".
Il développe cette vision anticapitaliste p.51 et s. Il dénigre l'économie de marché en prétendant que le prix de l'eau a explosé, allant jusqu'à prétendre que dans "la plupart des villes, la facture d'eau représente 8 à 9% du revenu moyen d'un foyer" (!!). Il l'illustre avec un exemple ... indien.
Il prétend ensuite que l'eau serait un "bien social" et non un "bien économique" parce qu'on ne peut pas se passer d'eau pour survivre. Il présente la conception de l'eau comme "bien économique" d' "idéologique". On est en plein dans la caricature et la psychologisation. Bien sûr, pas un mot sur le fait que les infrastructures peuvent influencer l'offre et que dans les pays développés, la population manque rarement d'eau. (p.54-55)
Le complotisme anticapitaliste apparait clairement p.59-60. Après avoir "démontré" que l'eau est un droit politique et social inaliénable, il explique que, si "the privatization of regulatory systems has gained so much ground, specially [...] in the countries of Latin America, Africa, Asia and the former ‘socialist’ bloc around the USSR", c'est en raison de l'action des "money lords". On devine au passage une idéalisation de l'URSS.
"This phenomenon is in turn part of a greater ideological, political, economic, social and cultural transformation of reg-ulatory systems, and a turnaround in the relationship of forces among constituted social groups. Since the 1970s, this sea change has enabled forces linked to financial, industrial and commodity capital to capture powers of decision, direction and control withregard to the allocation of material and immaterial resources andthe distribution of productivity gains, at local, national, continental and global levels.”" (p.60)
Il dénigre l'action du FMI/banque mondiale/OMC sur les pays du tiers-monde ... (p.61)
C'est la logique de l'exploitation : il doit lutter contre les solutions concurrentes, même si elles ont largement aidé le développement de ces pays. Le fameux humanisme des anticapitalistes.
Le verbiage anticapitaliste continue tout au long du livre. (ex : p.68-76)
Un discours vague et mystique
On voit passer de propos qui vont prétendre à une forme de savoir, tout en étant totalement perchés :
"There is no valid tech-nological, financial, economic, cultural, political or religious reason why human societies should allow water to become a rising source of conflict, disease, death, environmental destruction, urban degradation and social friction, when the facts themselves show that water can transform the quest for economic welfare and interest satisfaction into an opportunity for cooperation and joint development within a system of regulation that treats water as a common asset." (p.12)
Il commence par faire appel implicitement à des faits (divers "raisons") supposant une sorte d'immense sagesse, de savoir total, pour sortir une banalité sans substance. Encore un "discours miss monde". Il fait implicitement appel à "la science".
La posture du "sachant": un élément récurrent de la pseudo-écologie
"La science" divinisée, la science appropriée
Montée en généralité
Comme Vandana Shiva, l'auteur monte en généralité. Par exemple, ce n'est pas la régulation de l'eau qui n'est pas optimale, ce sont "the various visions of our societies (with regard to technology, sport, art or whatever) have become increasingly imbued with a techno-economistic culture. Most living beings and most of the earth’s resources, even including the basic constituents of the human body, tend to be regarded as thing-like commodities fully translatable into economic values (costs, prices, profitability, productivity)."
Diabolisation de l'agriculture moderne
L'auteur diabolise l'agriculture moderne (p.17-18) avec l'argumentaire classique : l'agriculture moderne détruit les agricultures locales et les écosystèmes sans résoudre la faim dans le monde, qui augmentrait. Il impute aussi à l'agriculture moderne :
- Contamination et dégradation des sols
- Pollution des sols et de l'eau par les nitrates, composés azotés, méteaux lourds et autres substances toxiques
En évoquant la dégradation des sols, il prétend que "the solutions are well known, in fact, as are the ways of reinventing an efficient and sustainable peasant agriculture, both locally and at the level of the world’s major regions.”" C'est une pseudo-alternative.
Notez cette mécanique : il affirme que la "solidarité" serait avancée pour justifier les surplus, puis que ce ne serait qu'un paravent pour des intérêts commerciaux. C'est quelque chose d'assez fin. La première étape consiste à poser des exigences délirantes (il faudrait faire la charité) pour dénigrer quelque chose de parfaitement ordinaire (vendre sa production agricole).
La désinformation sur les sols agricoles
Les fables des pseudo-alternatives
L'agriculture de subsistance comme pseudo-alternative
Un manifeste tiers-mondiste
On devine l'idéologie tiers-mondistre à travers la culpabilisation de l'Occident et l'idée que ce dernier aurait une dette envers le tiers-monde :
"Why haven’t we been able to lessen the scale of the water crisis in the world, despite the number of major national and interna- tional initiatives taken over the past twenty years, with considerable investment and the involvement of thousands of NGOs ? [...]
Why should a pensioner in Quebec, a Volvo worker in Stockholm or a taxi driver in Neuchatel not only feel con- cerned about the water problems of a poor peasant in Senegal, a resident of Calcutta or an unemployed person in Mexico City, but also be ready and willing to do something to ensure that every human being has access to safe drinking water [...]" (p.21)
Cette logique s'étend plus généralement aux blancs :
"Thus, in South Africa 600,000 white farmers practising irrigation consume 60 per cent of the country’s water resources, whereas 15 million blacks have no direct access to water."(p.28)
"A new-born baby in the West (or a rich one in the South) consumes on average between 40 and 70 times more water than one in the South who has access to water. We should also bear in mind that it takes 400,000 litres of water to make one car, and that most of the 50 million cars produced every year are bought and used by people in the countries of the North." (p.30)
Écosystème
Il cite plusieurs organisations ayant pu, grâce à l'institution de la Journée mondiale de l'eau, lancer ou renforcer leurs activités d'information, de formation, de protestation et de propositions de politiques alternatives : Greenpeace, Worldwide Fund for Nature, The Ecologist, Friends of the Earth, Earth, Enda, Green, Solidarité/Eau, Swissaid, Caritas and Oxfam.
Financement et diabolisation
L'auteur part des efforts consacrés :
For at least twenty years, then, millions of people have been working on and for water. Tens of thousands of leading politi- clans, scientists, economists and representatives of civil society have been fighting for the efficient management of water resources and to ensure that people have the ‘night’ access to it. Hundreds of programmes, projects and declarations have been approved, applied and implemented. Tens of billions of dollars, in addition to local expenditure, have been allocated and invested. (p.27)
Déjà, cela donne des éléments sur l'économie financière derrière le militantisme tiers-mondiste.
Ensuite, il déplace la responsabilité de ce qu'il présente comme un échec ("despite all this, ‘a crisis is looming’ and there is still talk of a ‘water bomb’ about to explode.") vers les "maîtres de l'eau" ("Waterlords") "In short, then, the evidence shows that one of the main causes of the ‘water problem’ in contemporary societies — at a continen- tal and global as well as a local level — is the political, technocratic, economic, financial, symbolic and cultural power exercised by generations of ‘lords’ for whom water is itself a source of power, wealth and domination. "
Appropriation historique et diabolisation
L'auteur fait remonter la rivalité pour l'eau aux temps anciens, invoquant l'étymologie de "rival" et parle des "waterlords" (chefs de l'eau ?). Ce faisant, il colle l'image de chefs de guerre sur ceux qui utilisent l'eau (p.35 et s.). Il s'approprie l'histoire pour donner à son discours une ampleur qu'il n'a pas.
Il élabore une sorte d'image éco-psychologique de l'entité : "Similarly, the waterlord has no great interést in the solidarity demonstrated by an equal distribution of the goods and services generated by water, for he believes — and therefore fears — that he would lose part of his wealth. In his eyes, sharing is the origin of risks, since it might allow others to accumulate enough to take away his power." (p.37)
Puis il divise cette catégorie en Money Lords, Technology lords et Warlords. (p.37 et s.) Je ne détaille pas ce sont des élucubrations.
Notons juste qu'il parle surtout du pouvoir des entités contrôlant l'amont des cours d'eau.
La question de l'abondance de l'eau
L'auteur écrit "most of our societies have hitherto considered water to be a social asset rather than a commodity. This has artificially kept the price of water very low and encouraged careless, wasteful and inefficient use, most notably in agriculture (which, as We said before, accounts for more than 70 per cent of world water consumption) and in the home." Puis, il cite un chercheur "We must get away from the notion that water is a free good’". (p.50) Il reconnaît donc que l'eau n'est souvent pas financiarisée. C'est l'opposé du discours de Vandana Shiva.
Il s'oppose ce sur-usage parce qu'on ne serait plus dans un âge d'abondance. Ce faisant il illustre sa vision idéologie de l'eau qui pour lui manque peu importe le lieu ou le moment. (p.50)
Antibarrage et eau potable
En développant le thème des "technology lords", il parle des constructeurs de barrage et dénigre ces constructions. Il monte en épingle les risques, mais aussi les risques sanitaires (!), évoque des rendements décevants et le poids de la dette.(p.76-80) Bref, c'est du dénigrement.
Quite often the newly created basins constitute a danger to health, as the villages, forests and flooded agricultural areas become a source of pollution and putrefaction; the stagnant, polluted waters bring diseases such as malaria and schistosomiasis; and the costs of maintenance and purification rise sharply.
Il continue avec les producteurs d'eau potable. (p.80-82) C'est indigent et, parler de "technologie" pour ça, c'est vraiment du foutage de gueule. Je passe.
La pseudo-alternative : le "World Water Contract"
Le 3e chaptitre est consacré aux pistes de solutions, le "World Water Contract" et les "Water parliements". (p.85-106)
Il demande la création d'un droit constitutionnel mondial visant à extraire juridiquement l'eau des cadres de l'OMC et des marchés financiers. Concrètement, le dispositif prévoit la création de « parlements de l'eau » chargés de la gestion directe et de la surveillance de la ressource par les communautés locales, qui agissent non pas comme propriétaires, mais comme dépositaires (trustees) au nom de la communauté humaine mondiale. Le financement de l'accès universel est assuré par la mutualisation collective de l'ensemble des coûts (captage, purification, stockage, distribution et recyclage) et la mise en place d'un Fonds mondial de l'eau, alimenté notamment par le reversement obligatoire d'une partie des revenus générés par les transferts de ressources entre bassins excédentaires et déficitaires.
Bref, un délire néo-communiste.
Commentaires
On retrouve la référence à Boutros Boutros-Ghali, qui "stated as long ago as 1974 that the next world war, if there was one, would be due to water-related conflicts." (p.44)
Contrairement à Vandana Shiva, il reconnaît que les dimensions autres que l'eau peuvent primer sur les conflits apparemment liés à l'eau, comme le conflit israélo-arabe. (p.44)
Il mentionne la Déclaration de Dublin sur l'eau, qu'il présente comme la production des "money lords". (p.66)