Julien Boé, Pierre-Henri Gouyon, multifactorialité, « la science » (24/05/2024)

Je vois régulièrement passer la désinformation de Julien Boé sur Linkedin, souvent avec une belle exposition (339 likes pour celui-ci, au moment où j’écris ces lignes). La dernière est intéressante, pourtant sur la manière de définir la « vraie science« .

En effet, l’un des objectifs les plus importants de la pseudo-écologie est de définir une « vraie science » et une « fausse science ». Il faut contrôler la production scientifique. L’une des méthodes est illustrée ici.

https://www.linkedin.com/posts/julien-bo%C3%A9-ecologie-environnement_%3F%3F-%3F%3F%3F%3F-%3F%3F%3F%3F%3F%3F%3F%3F%3F-comprendre-ugcPost-7199654195493240832-IeAv/

Martine fait de la recherche

Julien Boé présente un raisonnement d’une simplicité enfantine : il suffirait, pour les vendeurs de pesticides de prétendre que les choses seraient « multifactorielles », « qu’importe les ordres de grandeur » pour faire « perdurer indéfiniment » leur business. Il le compare aux grands pétroliers, qui auraient « tout intérêt à divertir la population en les focalisant sur leurs propres ridicules émissions ! »

[On note la galvaudisation du terme « génocide » qui ne s’applique pas à la sphère animale. En faisant cet excès, il se rend sans doute service en générant la réaction qu’il souhaite, mais il lèse le corps social en galvaudant un mot important.]

On voit ici immédiatement la rhétorique de la déresponsabilisation, centrale dans l’économie cognitive de la pseudo-écologie. Dites au gens qu’ils ne sont pas responsables, ils vous diront merci.

En outre, ses outrances montrent immédiatement comment son discours sur la multifactorialité peut être instrumentalisé de manière malhonnête : effectivement tout est multifactoriel, il vous suffirait donc de choisir un des facteurs et de dire qu’il écrase tous les autres. Ceux qui mettraient en question votre démarche ne seraient que des marchands de doute à la solde, consciemment ou non, de vos ennemis.

Puis, il souligne qu’avoir un discours tranché et caricatural enjoint plus le chalant à l’action qu’un discours mesuré et nuancé. « Noyer les pesticides parmi les innombrables pollutions » suffirait à produire cet effet. Très bien, qui « noie » ? Qu’est-ce qu’il appelle « noyer » ? Est-ce que rappeler que les espèces invasives, le changement d’allocation des sols et le changement climatique sont des menace terribles pour la biodiversité serait « noyer » le problème ?

Car oui, pour cet éminent scientifique (non), la seule menace significative serait … les pesticides : « C’est LE sujet vers quoi doivent se tourner tous ceux qui se disent « écolo ». Et en priorité les PESTICIDES ! ». Peu importe l’avis de la communauté scientifique, lui détient la Vérité.

Il finit avec une diabolisation délirante « l’Agrochimie, elle, avale vos vies, votre avenir, celui de tous ceux que vous aimez et celui de tous ceux à venir. »

Puis un message étrange : « Ce qui m’empêche de m’endormir est l’angoisse de me réveiller dans un monde où tous mes semblables auraient été Lobbytomisés.

Un monde où la science n’existerait plus, remplacée par la mono-religion industrielle qui dicterait chacun de mes pas et de mes pensées. Un cauchemar sans avenir dont il serait impossible de s’échapper.« 

Il faut bien comprendre qu’ici, il ne raconte pas sa nuit, il veut vous faire ressentir ce qu’il ressent. C’est l’expression la plus pure d’un des pans de l’économie pseudo-écologiste, qui est de produire de l’écoanxiété. De la vraie, qui paralyse, qui obsède, pour fragiliser les individus et les rendre exploitables par la pseudo-écologie.

On voit aussi sa définition de la science, et la présentation d’une évolution : pour lui, la science existerait et serait de plus en plus remplacée par une religion industrielle.

https://www.linkedin.com/posts/julien-bo%C3%A9-ecologie-environnement_%3F%3F-%3F%3F%3F%3F-%3F%3F%3F%3F%3F%3F%3F%3F%3F-comprendre-ugcPost-7199654195493240832-IeAv/

On peut se demander : comment peut-il dire des insanités pareilles ? La réponse est simple : il s’appuie sur le discours d’un « chercheur » (ou même de plusieurs, il n’est pas seul à tenir ce discours), Pierre-Henri Gouyon, dont il cite la vidéo.

La vidéo de Pierre-Henri Gouyon

Pierre-Henri Gouyon est un scientifique avec une belle carrière : ingénieur agronome, docteur en génétique (1978), il a notamment été directeur scientifique adjoint du CNRS en 2000-2001, a dirigé un laboratoire, a enseigné à AgroParisTech et, à partir de 2006, il est professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris et, depuis 2009, à l’Institut d’études plitiques de Paris.

Néanmoins, c’est aussi un militant anti-OGM de longue date, (ex-)membre important du CRIIGEN et présent dans le comité de veille écologique de la Fondation Nicolas-Hulot. Il a aussi participé à la désinformation antivaxx en 2020 et tenu des propos clairement antivaxx en 2021.

Je vous retranscris sa vidéo et commente.

Une sociologie du chercheur poussée

« Donc cette ingénierie sociale et ben elle est extrêmement présente dans toutes les controverses scientifiques majeures. Je veux que vous le sachiez et je voudrais que vous compreniez à quel point c’est important. Alors comment on va faire, et ben on va se débrouiller pour que la conclusion d’un débat scientifique, ce soit qu’il faut plus de recherches ! Alors ça, je vais vous dire un truc hein. S’il y a un truc qui fait plaisir aux chercheurs, c’est quand on leur dit ça. D’autant qu’ils disent bon bah très bien, on va continuer de donner des crédits.

Donc, quel est le but de l’ingénierie sociale sur le tabac, c’est d’arriver à la conclusion que le cancer du poumon a des causes multifactorielles et que pour le traiter, il faut mieux comprendre les causes et donc qu’il faut plus de recherches. Mais le problème, c’est qu’on est tous d’accord avec ça ! Et quand vous dites à des scientifiques, les scientifiques ils disent : « Ouais vous avez raison, ce qu’on étudie c’est vachement compliqué hein, faut qu’on soit vraiment malins hein. » Donc tout le monde est d’accord hein.

Donc d’une part quand on dit que c’est multifactoriel et que c’est complexe, tous les scientifiques sont d’accord. Quand on dit qu’il faut plus de recherches, tous les scientifiques sont d’accords. Donc c’est très facile de faire passer ce message. Alors la réalité, vous la connaissez hein. C’est que bien sûr que c’est multifactoriel.

Dans ce premier passage, il part de sa sociologie du chercheur, qui aime faire « plus de recherches » pour explorer la multifactorialité des choses, et observe qu’avec un astucieux mécanisme d’ingénierie sociale, consistant à encourager le fait de faire plus de recherche pour cultiver l’incertitude.

Vous l’aurez compris, il présente sous un angle grandiloquent une platitude absolue.

L’industrie du tabac, une figure diabolique

Eh, vous avez entendu parler du radon ? Vous qui êtes à Roscoff [l’organisation de la conférence] hein ? Ah le radon, ce truc qui se dégage du granite et qui vous file le cancer. Qui c’est qui a subventionné des recherches sur le radon ? Mais c’est les cigarettiers, qu’est-ce que vous croyez ? C’est que dalle le radon dans les cancers, seulement c’était vachement bien de foutre le radon vous voyez comme un des nombreux écrans de fumée qui permettaient de ne pas voir l’effet, justement, de la fumée.

Donc ils vont dire que c’est pas vrai [image d’un article présentant Silent Earth de Dave Goulson], que c’est pas notre technologie qui détruit les insectes, alors que c’est ce que raconte Dave Goulson. Alors voyez, la méthode est toujours la même. Le cancer du poumon est multifactoriel, pour le traiter, il faut comprendre les causes et donc il faut plus de recherches. Bien sûr que c’est multifactoriel, mais il y avait une cause qui était infiniment plus grosse que toutes les autres hein. Donc une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit. La question c’est « est-ce qu’il y a une cause plus importante que les autres ?

Cette comparaison avec l’industrie du tabac est l’un des leitmotivs du discours anti-pesticides pour neutraliser la science. En effet, l’industrie du tabac avait effectivement eu des pratiques très condamnables, consistant notamment à instrumentaliser les chercheurs, pour cultiver le doute autour de la toxicité de leur produit.

Puis il embraye sur les pesticides avec un raisonnement imparable (non).

Martine fait des corrélations

Je vous ai dit que la biodiversité s’effondrait depuis 30 ans à une vitesse incroyable. Qu’est-ce qu’il y a de nouveau depuis 30 ans ? Est-ce qu’on a inventé l’agriculture industrielle il y a 30 ans ? Non ça faisait belle lurette qu’on avait commencé. Est-ce qu’on a changé complètement les cultures il y a 30 ans ? Non. Qu’est-ce qu’on a changé vraiment il y a 30 ans ? On a changé les pesticides. Et on a changé la manière dont on les administre.

Avant, on les mettait quand il y avait une attaque, maintenant on les met à l’avance sur les graines. Toutes les graines de grande culture sont enrobées de pesticides. Et à chaque fois qu’un champ de grande culture est semé, les graines sont bourrées de pesticides. Alors, vous voyez que le but des marchands de doute qui travaillent pour les boites en question, c’est de montrer que l’effondrement de la biodiversité a des causes multifactorielles et que pour le traiter il faut comprendre les causes et donc il faut plus de recherches.

Et ben je vous garantis que 99% des chercheurs en biologie vont être d’accords avec ça. Et moi aussi j’étais comme ça, je me suis fait avoir comme tout le monde hein. D’ailleurs, c’est l’intelligence de Stéphane Foucart, ça a été d’encore réduire le sujet. L’effondrement des colonies d’abeilles, c’est multifactoriel, pour le traiter il faut comprendre les causes et donc il faut plus de recherches. Moi il y a 10 ans, on m’a posé cette question là et j’ai répondu ça, et j’ai honte. Maintenant, quand on me dit que c’est multifactoriel, j’ai une petite lumière rouge qui s’allume. Qui est-ce qui a intérêt à ce que je croie ça ?

Il ne parle même pas des néonicotinoïdes, mais de l’enrobage de semence.

Le grand public confond beaucoup les néonicotinoïdes et l’enrobage de semense, il est donc possible d’exploiter la confusion.

Ainsi, quand il dit que toutes les semences de grande culture sont enrobées de pesticides ce n’est pas forcément faux : on met très souvent une petite dose, si j’ai bien compris, de fongicides pour éviter la pourriture des semis.

Mais on met aussi, en général, un engrais qui va aider la plante à grandir aux premiers instants de sa vie. Les doses sont évidemment infinitésimales. On est bien dans le pesticides-bashing le plus basique.

Il n’y a pas besoin d’élaborer sur le fond, il n’en propose aucun : « ah c’est arrivé il y a 30 ans, l’érosion a commencé il y a 30 ans, voilà, comme par hasard ! » Pas besoin d’élaborer, on sait que la chute de la biodiversité, qui n’a pas commencé il y a 30, est lié à de nombreuses autres variables, comme les espèces invasives, le changement climatique et la déforestation (changement d’affectation des sols), qui sont en fait largement prédominantes.

Néanmoins, ceux qui contrediraient son raisonnement sont qualifiés de « marchands de doute » ou bien d’idiots, qui devraient avoir « honte » de se faire ainsi manipuler. Ce système permet de neutraliser les voix discordantes au sein même de la communauté scientifique et séparer la « vraie » science de celle que les pseudo-écologistes rejettent.

Son propos sur la multifactorialité élabore le double standard en matière scientifique : toute complexité allégée par ses ennemis devraient être jugée suspecte, comme une manoeuvre dilatoire.

On voit ici la dimension psychologique de son discours : il s’agit de faire penser à l’audience qu’elle est particulièrement maline. Sinon, l’argumentaire ne prendrait pas, l’analyse « sociologique » sur laquelle repose le tout étant trop évidente : « C’est évident, comment ne peuvent-ils pas s’en rendre compte ? Ah c’est parce qu’ils sont moins malins que nous, d’accord. »

Est-ce que, en l’écoutant, son audience aura eu cette petite lumière rouge qui s’allume ? Qui a intérêt à ce que vous croyiez ces bêtises ?