2.III.4. L’invention explicite du consensus : le “biodiversité-scepticisme”

Il s’agit d’une partie du livre « Stéphane Foucart et les néonicotinoïdes. Le Monde et la désinformation 1 » dans laquelle nous montrons que le journaliste désinforme (= écrit des choses fausses ou induisant en erreur) très largement sur le sujet étudié. Plus précisément, nous montrons que sa présentation de l’interdiction des NNI sur betteraves comme d’une évidence est très trompeuse.


Le journaliste construit implicitement l’idée d’un consensus scientifique autour d’un déclin apocalyptique des insectes (et surtout des pollinisateurs) et que les chercheurs le contredisant seraient une minorité qui devrait être suspectée de conflits d’intérêts. Cette prétention est explicitée dans l’article du 24 mai 2021, que je n’ai pas inclus dans le corpus étudié parce qu’il n’évoque pas directement les NNI : « Le “biodiversité-scepticisme”, plus discret que celui contre le dérèglement climatique, est en un sens bien plus inquiétant ».

Voici quelques extraits :

« La relativisation et le déni de l’effondrement de la biodiversité se construisent aujourd’hui dans les revues scientifiques les plus cotées, observe avec inquiétude Stéphane S. Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique. […]

Un nouveau « scepticisme » voit le jour. Il s’attaque à l’autre grande crise environnementale, celle de la biodiversité ; il est sans doute déjà à l’œuvre dans le choix du gouvernement de réduire fortement son soutien à l’agriculture biologique. Plus discret que son jumeau climatique, ce « biodiversité-scepticisme » est en un sens bien plus inquiétant. Car il s’enracine dans la littérature savante elle-même. Ce n’est pas dans les talk-shows des chaînes d’information en continu qu’il se construit, mais dans les revues scientifiques les plus cotées. »

L’auteur fait explicitement un parallèle direct entre le climato-scepticisme et le fait de contester le déclin de la biodiversité. Or, la diminution de la biodiversité est un sujet extraordinairement complexe (comment la réduire à un seul indicateur ?) et loin d’être consensuel. Il va néanmoins défendre cette idée en évoquant succinctement des études publiées dans des revues prestigieuses contestant ou relativisant le déclin de la biodiversité, puis leur opposer un argument qu’il présente comme suffisant à les reléguer au rang d’arguties.

« En novembre 2020, Nature publiait par exemple une étude relativisant l’indice Planète vivante, développé par des chercheurs en partenariat avec le WWF, et selon lequel 68 % des populations de vertébrés ont disparu de la surface de la Terre en un demi-siècle. Les auteurs avançaient qu’il s’agissait là d’une présentation alarmiste, la tendance n’étant tirée vers le bas que par une petite proportion d’espèces en fort déclin, de l’ordre de 3 % des espèces de vertébrés. En retirant de l’analyse ces espèces au seuil de la disparition, la baisse catastrophique disparaissait !

On est peut-être là, en réalité, aux confins de la science et du jeu de bonneteau. Car, comme l’a noté ma collègue Perrine Mouterde dans l’article qu’elle a consacré au débat, les auteurs de l’étude étaient bien plus discrets sur le fait que, si l’on retire aussi de l’analyse les espèces qui prolifèrent au contact des humains, on voit que la chute des populations de vertébrés demeure très forte, supérieure à 40 % en un demi-siècle. Doit-on vraiment relativiser la disparition de la bécassine des marais, du verdier d’Europe ou du traquet rieur au motif que les pigeons et les corneilles prolifèrent, en prospérant sur nos déchets ? »

Ainsi, l’auteur présente l’indice Planète Vivante (la création d’une ONG) comme ayant une autorité scientifique supérieure à une méta-étude publiée dans Nature et défausse les conclusions de cette dernière en … un paragraphe. Vous avez vu plus haut que, pour être traitée un peu sérieusement, même l’étude Hallman et coll. (2017), qui a pourtant des failles lourdes et évidentes, demande un certain approfondissement. En l’espèce, l’étude est beaucoup plus complexe, utilisant différents sets de statistiques et des calculs complexes et, pourtant, le journaliste la défausse en un paragraphe …

Surtout, il présente comme argument massue le fait qu’une collègue eut fait des calculs et montré qu’en écartant non seulement les espèces en fort déclin, mais en plus celles qui prolifèrent à proximité des hommes, le déclin des populations serait supérieur à 40 %. Or :

1/ Il présente l’article d’une journaliste comme étant une force de contradiction telle qu’elle permette de laisser entendre que les nombreux scientifiques ayant participé à l’étude seraient des « bonneteurs » (c’est-à-dire basiquement d’escrocs en bande).

2/ L’origine de ce chiffre de 40 % n’est pas sourcée. L’article à laquelle le journaliste fait référence ne contient absolument pas cette information.

3/ 40 % étant largement inférieur à 68 % il faudrait encore critiquer l’indice Planète Vivante (et donc encourir le qualificatif de « biodiversité-sceptique »).

4/ Il ne précise pas comment il définit les espèces « proliférant au contact des humains », ne précise pas pourquoi il fait référence à « la bécassine des marais, du verdier d’Europe ou du traquet rieur » (font-elles partie des 3 % d’espèces en déclin rapide écartées par l’étude Nature ?), ni pourquoi les pigeons et les corneilles seraient représentatifs de l’ensemble des « espèces proliférant au contact des humains » ou encore pourquoi ces derniers seraient moins de la « biodiversité » que les autres.

5/ Pour finir, citons simplement le paragraphe qui synthétise le problème mis en évidence par ladite étude :

« [Le calcul de la moyenne géométrique entre les populations est l’approche la plus courante et la plus simple, mais elle est fortement influencée par les extrêmes. Par exemple, imaginez un écosystème dans lequel une population a diminué de 99 %. Même si une deuxième population était multipliée par 50 ou si 393 populations augmentaient de 1 % (c’est-à-dire une augmentation nette importante), une moyenne géométrique montrerait un déclin catastrophique de 50 %]. »


Leung et coll., 2020

Bref, le journaliste n’apporte en fait aucun argument et se contente, au final, de dénigrer les scientifiques qui ne vont pas dans son sens.

Vous voyez ici clairement qu’il essaye de créer un consensus scientifique de toutes pièces, en prétendant être l’arbitre entre la science qui serait sincère et de celle qui chercherait simplement à nier l’évidence pour des raisons occultes. Le tout avec des arguments absolument ridicules. Le danger de la démarche de S. Foucart apparaît dans cet article : il cherche à définir la science, à s’arroger ce pouvoir.

Détailler à quel point cet article est manipulateur serait, je pense, superflu. Le reste est du même acabit que le passage que nous avons commenté et nous avons déjà montré qu’il explicitait la construction d’un faux consensus par le journaliste, qui était implicite dans le corpus commenté. Je finirai simplement par la conclusion proposée par Seppi, qui résume bien l’article :

« Bardé de son militantisme, l’auteur de la chronique se fait l’arbitre des élégances en matière de vérité sur le déclin de la biodiversité ; rejette des études – qui sont elles-mêmes des synthèses ou méta-analyses d’études (166 études à long terme portant sur 1676 sites dans le cas de van Klink et coll., plus de 5 300 séries temporelles pour Crossley et coll.) – parce qu’elles ne confortent pas la thèse de l’« effondrement » ; vitupère les revues qui ont publié les articles écologiquement et politiquement incorrects.

Et qualifie de « biodiversité-scepticisme » ce qui n’est rien d’autre que la démarche scientifique. »

Seppi, Le « biodiversité-scepticisme », la nouvelle trouvaille savonarolesque de M. Stéphane Foucart

Ainsi, S. Foucart se prévaut du consensus inventé par ses soins et utilise des mécaniques de manipulation pour défendre l’interdiction totale des NNI et faire pression contre la réautorisation des NNI sur betterave (votée fin 2020).

Bibliographie de partie:

  • Leung, B., Hargreaves, A.L., Greenberg, D.A., McGill, B., Dornelas, M., Freeman, R., 2020. Clustered versus catastrophic global vertebrate declines. Nature 588, 267–271. https://doi.org/10.1038/s41586-020-2920-6