Billaud et Sujobert (2025) Pesticides et hémopathies malignes

Marc Billaud et Pierre Sujobert ont publié un article "Pesticides et hémopathies malignes : déconstruire l’ignorance" en 2025 (Revue de Biologie Médicale n°384 - Mai-Juin 2025). Nous verrons qu'il s'agit d'un article qu'on peut qualifier "de propagande", c'est-à-dire que sans substance réelle, il consiste essentiellement à promouvoir les éléments de langage de la pseudo-écologie, notamment sur le glyphosate.

L'article est en accès libre.

Rq : Philippe Stoop a bénéficié d'un

Les auteurs prétendent que cet article :

Le processus d'autorisation

Les auteurs détailles les principaux aspects de la procédure d'Autorisation de Mise sur le Marché (AMM). Ils dénigrent les tests faits : "Tous les pesticides finalement interdits ont un jour été autorisés après que leur innocuité a été prétendument « démontrée » dans ces tests". Néanmoins, il y aurait d'autres méthodes pour évaluer cette dangerosité : l'épidémiologie étiologique.

Il y aurait deux types : les études de cohortes et les études cas-témoins. Je ne détaille pas, ce sont des banalités.

En bref, les auteurs proposent, pour évaluer l'autorisation de mise sur le marché d'un produit, de prendre en compte l'impact qu'il a sur la population.

Je vous laisse une seconde pour saisir l'absurdité.

Hé oui, s'il n'est pas autorisé, il ne peut pas y avoir d'effet sur la population.

Ensuite ils expliquent qu' "Une autre grande source d’information sur le potentiel cancérigène d’un produit est fournie par des modèles expérimentaux", comme les études in vitro.

Puis, que "La caractérisation des effets cancérigènes des pesticides demeure complexe pour plusieurs raisons", soulignant l'intervention des co-formulants (=adjuvants), la variabilité des expositions selon l'utilisation, la variété des cancers.

Jusque là, absolument rien de nouveau ou d'original. Juste des platitudes absolues. Puis, ils lâchent leur tacle : "Néanmoins, l’expertise collective de l’Inserm, réalisée en 2013 et mise à jour en 2021 (2), a établi pour de nombreux pesticides une présomption d’association avec des lymphomes non hodgkiniens, des leucémies aiguës, ou des myélomes (Tableau 1). Ce niveau de preuve justifie que ces cancers soient reconnus comme maladies professionnelles lorsqu’ils surviennent chez des personnes exposées aux pesticides dans leur travail."

C'est étonnant, puisque l'article venait de dire que tout cela était complexe et qu'il fallait combiner les différents protocoles (in vitro/cohortes/cas-témoins). Surtout il ne mentionne pas l'existence d'autres études sur le sujet. Ainsi, pour les auteurs, toute étude trouvant un effet négatif implique automatiquement d'en tirer des implications juridiques. Les choses sont moins complexes d'un coup ...

Puis ils embrayent : "Ces données scientifiques font pourtant l’objet de contestations qui relativisent l’importance des pesticides dans l’étiologie des hémopathies malignes. Nous proposons ici une analyse critique de certains de ces arguments."

Les arguments relativisant "l’importance des pesticides dans l’étiologie des hémopathies malignes"

Ainsi, après avoir balancé le petit paragraphe en gras ci-dessus, ils vont dénigrer extensivement et malhonnêtement des discours (on ne sait pas comment ils les ont sélectionnés) qui "relativisent l’importance des pesticides dans l’étiologie des hémopathies malignes".

L'utilisation et les EPI

Ils citent en décontextualisant totalement un propos d'un "directeur d’une antenne régionale de la FNSEA", qui prétendrait que "Le problème ne serait pas le produit, mais le mésusage qui en est fait par les agriculteurs qui n’utilisent pas les équipements de protection individuelle" :

« On a un vrai problème dans les campagnes, d’agriculteurs qui n’ont jamais voulu porter les équipements de protection individuelle (...) Alors effectivement, pendant des années, vous utilisez un produit, vous prenez le bidon, vous le renversez dans une cuve, vous ne vous protégez pas, vous inhalez des molécules. Forcément, vous prenez des risques sanitaires. Normal ! C’est comme si vous mettiez du Destop® dans votre café le matin. »

Ceux qui ont déjà parlé avec des agriculteurs devinent immédiatement l'arnaque : ce genre de discours ne nie pas qu'un cancer puisse être causé par des pesticides. Il souligne simplement que quand on fait n'importe quoi avec des substances, on en souffre. On devine qu'il fait référence à l'affaire de Paul François, qui a mis le nez au dessus de sa cuve de Lasso laissée au soleil, ce qui lui a causé des troubles neurologiques.

Cette citation est tirée d'un article de Baptiste Schummer sur le traitement médiatique du glyphosate. Elle ne donne aucun contexte à part celui-ci : il était mentionné pour illustrer le fait que l'EFSA, dans son évaluation du glyphosate, faisait la "fausse hypothèse selon laquelle" les agriculteurs portaient leur EPI.

La citation ne dit donc, en réalité, absolument rien d'une quelconque "relativisation

La citation est donc malhonnête et trompeuse.

Par la suite, il dénigre les EPI, reconnaissant néanmoins que les EPI seraient l' "ultime étape d’une chaîne de prévention qui passe d’abord par la réduction, voire la suppression de l’usage des substances dangereuses."

Le CIRC et les agences

Dans cette partie, les auteurs dénigrent les agences sanitaires. D'abord ils reprochent à l'EFSA d'avoir "éliminé 90 % des études portant sur le glyphosate" et de privilégier "celles réalisées par les industriels eux-mêmes". On note au passage que le glyphosate semble être de plus en plus le focus de l'article.

Ils concèdent que le fait "qu'une étude soit réalisée par un industriel ne la disqualifie pas a priori", mais un peu quand même : "mais il existe un risque de conflit entre l’intérêt économique de l’industriel et le but premier des études scientifiques".

C'est la désinformation classique sur les études industrielles.

Ils continuent "Ce conflit d’intérêts a été clairement démontré dans le cas du glyphosate par l’analyse des documents révélés par les « Monsanto papers ». Ceux-ci montrent que la firme entretient une relation très particulière avec la déontologie scientifique, en recourant par exemple au « ghost writing »."

Encore une fois, on a un passage difficilement compatible avec l'éthique d'un chercheur.

D'abord, on retrouve la désinformation sur le ghostwriting des Monsanto Papers. C'est classique.

Mais surtout,les études industrielles les plus importantes suivent les standards BPL (bonne pratique de laboratoire), qui ont des exigences drastiques. Par exemple, les opérateurs ne savent même pas sur quoi ils travaillent (je crois même qu'ils ne savent pas quel échantillon est contrôle ou non), ils se content de noter les données. Donc utiliser l'affaire du ghostwriting, qui concerne des ÉTUDES ACADÉMIQUES relève de la manipulation la plus évidente.

Ils continuent en dénigrant les agences sanitaires directement ("des doutes sérieux subsistent sur l’indépendance des agences réglementaires") en reprenant l'affaire du plagiat.

Les études BPL sont dénigrées gratuitement, sans apporter aucun élément :

Les agences réglementaires comme l’EFSA privilégient les études qui suivent les règles de « bonne pratique de laboratoire » édictées par l’OCDE. Il s’agit d’un consensus politique, mais pas d’une garantie de qualité scientifique. Ainsi, ces agences peuvent inclure dans leurs analyses des résultats non publiés, donc non revus par les pairs. A contrario, elles ignorent de nombreuses contributions scientifiques, et in fine sous-estiment fréquemment la dangerosité des produits (27,28).

Voilà, c'est gratuit. Il n'y a rien à commenter, ils n'apportent aucun élément pour étayer leur dénigrement.

Cette glorification de la revue par les pairs comme un horizon indépassable s'inscrit dans l'idéalisation de "la transparence", un thème récurrent en pseudo-écologie.

Ils concluent encore cette fois classiquement :

"Enfin, les défenseurs des pesticides insistent souvent sur la concordance des avis produits par les agences pour discréditer ceux du CIRC (23) ou de l’Inserm. Cependant, il est essentiel de comprendre qu’un consensus a une valeur épistémique s’il résulte de la confrontation des résultats obtenus par des méthodologies différentes. Ce n’est pas le cas ici, puisque les agences réglementaires évaluent les mêmes données avec les mêmes techniques, conformément aux recommandations de l’OCDE. Il n’est donc pas étonnant que les conclusions scientifiques produites par le CIRC et l’Inserm aboutissent à des conclusions différentes des agences réglementaires, puisque ces organismes s’appuient sur un corpus distinct, à savoir l’ensemble de la littérature scientifique publiée."

L'implicite est qu'au regard de ces éléments, il est normal que l'inserm/le CIRC et les agences sanitaires aient des avis différents. En gros ils prétendent que les premiers sont supérieurs au second. C'est l'effet d'apposition : ils n'ont pas besoin d'expliciter ("les études industrielles sont pourries et les agences sont pas vraiment indépendantes, donc leurs avis sont pourris logiquement"), la seule succession suffit.

Danger contre risque

Dans la partie suivante, ils prétendent débunker le fait qu'on dise que le CIRC évalue le danger théorique et non le risque réel.

Il commence par rattacher cette critique à la tribune de Henri Miller, qui avait effectivement été ghostwritée. Il se réfère aux Gardiens de la raison de Foucart et Horel pour tacler l'AFIS : "La distinction entre risque et danger, argument développé par cette tribune, sera ensuite largement reprise, notamment en France par une association ayant su s'attirer la sympathie de la firme Monsanto".

Ce qu'il ne dit pas est que l'un des journalistes à avoir repris l'élément est .. Stéphane Foucart, dans l'un de ses premiers articles sur l'affaire.

Le paragraphe, au final, n'est qu'un procès d'intention creux, puisque, après avoir précisé la différence entre danger et risque, il reconnait : "Reprocher au CIRC d’évaluer le danger, et non le risque réel, revient à lui reprocher d’accomplir sa mission."

Ensuite, ils changent le sujet totalement, en reprenant sa désinformation, faisant de l'étude de l'INSERM une bible : "Malheureusement, les études épidémiologiques révèlent une augmentation de l’incidence de certaines hémopathies malignes ainsi que d’autres types de cancer ou de maladies neurologiques chez les personnes exposées". Puis, en présentant le choix de ne pas interdire le glyphosate [même s'il n'est pas nommé, c'est clairement de lui dont par l'article en fait] comme un choix politique.

Ce passage commence par "Le CIRC, comme les agences réglementaires, évalue effectivement la dangerosité des substances". Or, les agences évaluent le risque. Les auteurs ont donc réussi, dans cette partie à mettre les attributions du CIRC au niveau de celles des agences.

Ainsi, il n'a absolument pas contredit l'énoncé cible de cette partie, mais l'a endossé, mais il l'a assigné aussi aux agences pour le neutraliser. On voit clairement ici que nous ne sommes pas dans la discussion scientifique, mais dans la gestion des objections.

Le paragraphe de conclusion reprend sa désinformation (imputer l'argument à la tribune de Miller), oblitère le fait qu'au final ils lui ont donné raison (oui le CIRC fait de l'évaluation du danger) et invoque ... les gardiens de la raison (ainsi que la désinformation sous-jacente) :

Cet exemple illustre comment les firmes commercialisant des pesticides exploitent la complexité des processus d’évaluation pour construire un argumentaire fallacieux, largement relayé par certains « gardiens de la raison » (32). Ces discours s’en prennent systématiquement au principe de précaution et valorisent de manière indécente le risque qu’il faudrait même parfois « réenchanter » (35).

Plus une mention du principe de précaution qui n'a rien à faire là.

Cherry picking

Cette partie prétend répondre à cet argument : "Les conclusions du CIRC seraient biaisées par une sélection malhonnête des études : « Il s’agit là d’un superbe exemple de « cherry picking », que le CIRC reprend sans y voir malice. »"

Le passage cité est issu de l'article que Philippe Stoop a publié sur forumphyto.fr en 2017 : Néanmoins, le cherry picking ici concerne une méta-analyse reprise par le CIRC. L'idée lui est donc imputée à tort. Néanmoins, Monsanto aurait effectivement contesté en ces termes le choix des études retenues.

Les auteurs reprennent la réponse classique : "il y a une méthodologie suivie".

[Je me demande, vu comment ils attaquent cette question, s'il n'y a pas un vrai sujet. En effet, on peut imaginer que le CIRC ait visé à exclure les études financées par l'industrie.]

On retrouve le dénigrement des agences avec l'idéalisation de la transparence : "De plus, les experts évaluant les données sont connus et des observateurs des parties prenantes peuvent assister aux réunions (ce qui n’est pas le cas ni à l’EFSA, ni à l’Anses)."

Puis ils passent à l'attaque ("En revanche, un véritable exemple de cherry picking a été récemment fourni par un épidémiologiste...") contre une revue de littérature qui contredisait une causalité entre lymphome non hodgkinien (LNH) et glyphosate. Or, leur reproche est l'exclusion des cas-témoins et des "des études portant sur la leucémie à tricholeucocytes". Soit des choix méthodologiques ...

Ainsi, en tentant de détourner l'attention avec un argument fallacieux, en créant une sorte de guerre ("regardez, en face aussi ils font du cherry picking"), ils réussissent à écorner l'étude du CIRC, qu'il semblent pourtant défendre avec hargne.

Agrican

Les auteurs prétendent débunker l'idée que la meilleure santé des agriculteurs prouverait l'innocuité des pesticides. Ils imputent la défense de cette idée à la Brochure Phytos et Santé de Phytéis (alors UIPP). Ils reprennent plus loin : "L’association des producteurs de pesticides Phyteis en a tiré la conclusion suivante : comme cette population est plus exposée aux pesticides, c’est bien la preuve que les pesticides ne sont pas cancérigènes", en faisant référence à leur réaction à l'étude Agrican.

C'est évidemment diffamatoire. Voici le début : "Les agriculteurs ont significativement moins de cancers que le reste de la population, notamment 14 cancers sur 43 sont nettement moins détectés, malgré des expositions multiples à des facteurs différenciants comme la poussière, le gasoil, le soleil, les produits vétérinaires ou les produits phytosanitaires." Et le communiqué finit en promouvant la protection des utilisateurs de pesticides.

Les cancers pédiatriques

Le dernier argument qu'ils prétendent débunker est le suivant : "Désamorcer l’impact politique des cancers pédiatriques liés aux pesticides : « Lorsqu’on parle de cancer pédiatrique, la cause environnementale est d’autant moins plausible qu’on parle parfois de cancers qui surviennent à 2 mois de vie. Or l’action des polluants externes suppose un certain temps d’exposition. »"

https://pseudo-ecologie.fr/desinformation/agriculture/pesticide-bashing/cancer/cancers-pediatriques/

Pour une fois, la discussion est technique, je n'ai rien relevé de choquant. Pour une fois, référence citée comme responsable de cet argument contient effectivement le propos.

Conclusion

En conclusion, ils reprennent (encore) le spectre de l'industrie du tabac, qui a effectivement prolongé abusivement le doute sur la toxicité de ses produits.

Sans la moindre preuve, ils prétendent qu'il y a un niveau de preuve comparable pour le lien entre "certains pesticides" (= le glyphosate) et les "homéopathies malignes" : "Soixante ans plus tard, la similitude avec la situation des pesticides est flagrante. Le lien entre l’exposition à certains pesticides et la survenue d’hémopathies malignes est aujourd’hui suffisamment établi pour justifier des mesures de protection."

Ils reprennent ensuite l'un des discours classiques du dénigrement de la réglementation sur les pesticides:

Cependant, on peut faire rétrospectivement le constat d’une logique pernicieuse en quatre temps concernant l’homologation des pesticides : la production de molécules satisfaisant des tests réglementaires imparfaits mais suffisants pour obtenir une autorisation de mise sur le marché ; l’exposition de la population à ces molécules à grande échelle ; la mise en évidence de l’association épidémiologique entre exposition à un pesticide et maladies ; la diffusion d’une argumentation fallacieuse visant à critiquer les données de la science pour retarder la décision des pouvoirs publics, puis, au moment où la molécule est retirée du marché (et/ou lorsque son brevet expire), mise en vente d’une nouvelle molécule satisfaisant des tests réglementaires tout aussi imparfaits.

Sans que ce discours ne soit en aucune façon l'objet de l'article.

Puis, de même, une phrase qui n'a rien à faire là, qui n'a été étayée par absolument rien de l'article, mais que les auteurs veulent probablement pouvoir citer pour faire "comme si" :

Ainsi, c’est tout le système d’homologation qui contribue à une invisibilisation structurelle (52) du rôle des pesticides dans le développement des cancers et d’autres maladies chroniques.

Cela permet une lecture complotiste du système réglementaire : il y aurait une force subtile aboutissant à "l'invisibilisation structurelle" de ce rôle.

Commentaire

Une des forces de la pseudo-écologie est de permettre à des universitaires de facilement y contribuer en créant un marché facile à atteindre pour augmenter l'audience de leurs travaux.

On peut appeler ces travaux "articles de connivence". Mais ce n'est pas le cas ici.

Cet article devrait plutôt etre qualifié "d'article de propagande". En effet, il n'y a pas la moindre substance en dehors de la génération d'éléments de langage pour les pseudo-écologistes.

Son rôle est de placer des paragraphes qui pourront être facilement cités par les entrepreneurs pseudo-écologistes.

Enfin, les auteurs prétendent n'avoir aucun conflit d'intérêt. Or, il est clair que, depuis 2 ans, ils appartienent à l'écosystème pseudo-écologiste.

C'est en fait une des forces de la pseudo-écologie : ses conflits d'intérêts ne sont pas reconnus comme tels.