Monde diplo, Russie et Nucléaire [1/07/1993]

Publié le 20/11/2025

Par Alexandre

Le 1er juillet 1993 Martine Deguillaume a publié un article riche en désinformation nucléaire pour Le Monde Diplomatique, "Le souhaitable adieu au nucléaire", que nous allons commenter. Ce qui est le plus intéressant ici est l'angle très favorable à la Russie.

Présentation globale de l'article

L'intérêt occidental à la rénovation des centrales de l'Est

Un effort marchand

Le premier bloc décrit les efforts occidentaux pour sécuriser le nucléaire soviétique. Ils sont présentés comme un effort marchand:

"L'état lamentable de la sûreté des installations nucléaires dans les pays de l'Est suscite, en Occident, des inquiétudes et des déclarations indignées de plus en plus nombreuses. Tout est mis en oeuvre pour convaincre que seule la technologie occidentale est à même de décontaminer, de réparer, d'assurer un avenir sûr, comme, est-il dit, c'est le cas à l'Ouest. "Les compagnies, les groupes, les firmes les plus puissantes sont en train d'inspecter les territoires, de chercher des entrées, de trouver des "couloirs", écrit un journal russe."

L'auteure mentionne ensuite les montants prévus : 400 milions de dollars par paire de réacteurs pour 4 réacteurs, puis 18 autres et 18 supplémentaires en construction. Puis d'autres contrats, dont un "système diagnostic des centrales nucléaires" à 20 millions de dollars par Siemens.

Elle rapporte ensuite une citation d'un journal dont le nom contient "pravda" :

"Tous ces projets suscitent des réactions de dépit teintées de protectionnisme dans les milieux russes favorables au nucléaire: "Le marketing fait des miracles: il peut prouver que l'industrie nucléaire russe est incapable de maintenir la sûreté (…) . Les compagnies occidentales projettent de fermer les centrales russes de type RBMK de première génération (tandis qu'à l'Ouest les mêmes réacteurs fonctionnent et que personne ne propose de les fermer) et de multiplier, en Russie, la construction de centrales de type occidental. Pour construire avec de l'argent russe, des mains russes, pour faire produire par des firmes occidentales, pour être payées sous forme d'énergie et en laissant derrière elles, en Russie, les déchets nucléaires, pour balayer à jamais la science russe et les spécialistes russes."

On a bien l'idée d'un mensonge occidental sur la sûreté russe.

Les moindres perspectives à l'Ouest

L'auteure continue : "Les questions de sécurité, à l'Est, sont à l'évidence d'importance pour les intérêts occidentaux, d'autant que ceux-ci se heurtent à de très grosses difficultés… en Occident même." Puis, elle développe les annulations de commandes, finissant en évocant l'arrêt prématuré de 3 réacteurs "en raison du coût jugé trop élevé des réparations nécessaires".

Elle prétend ensuite que, "l'accroissement de l'indisponibilité pour entretien et rechargement"
pèsant "lourdement sur la compétitivité", le nucléaire ne serait concurrentiel qu'en France et au Japon.

Cela serait le reflet "de l'engagement massif de l'Etat" en sa faveur (elle le dit sous forme interrogative).

https://pseudo-ecologie.fr/desinformation/antinucleaire/fonctionnement/competitivite/

C'est la désinformation classique sur le prix du nucléaire.

Elle prétend ensuite (citant une source que je n'ai pas trouvée) qu'une des stratégies envisagées seraient de produire l'énergie dans les pays de l'Est et de les importer, vu que "certains pays de l'Ouest ne parviennent plus à construire des centrales de production, qu'elles soient nucléaires, thermiques classiques ou hydrauliques, en raison d'une opposition des populations."

Diabolisation des risques du nucléaire occidental

L'absence de risque 0

L'auteure développe un sophisme ridicule :

"Laisser croire que les installations occidentales sont exemptes de risques relève en tout cas du bluff. En France, la dépendance à l'égard du nucléaire constitue un frein à la sécurité. Depuis quelque temps, on s'est aperçu que, à chaque découverte d'un défaut (par exemple, des fissures sur les adaptateurs des couvercles des cuves), tout le parc nucléaire est affecté. En bonne logique, il faudrait donc décider l'arrêt de tous les réacteurs, ce qui provoquerait l'effondrement de la production. L'indépendance énergétique se traduit ainsi par une dépendance à l'égard du nucléaire aux dépens de la sûreté."

Elle reprend ensuite une phrase d'un directeur de la sûreté d'EDF pour insinuer qu'un accident majeur est probable : "Et un accident majeur demeure possible: "On ne peut exclure que, dans les dix ou vingt ans à venir, un accident civil grave se produise dans l'une de nos installations."" On voit aussi l'incompétence absolue de la direction d'EDF en matière de communication, son directeur de la sûreté ayant eu la bonne idée d'avoir une phrase aussi inutilement anxiogène : on peut toujours envisager "un risque", le "risque 0" n'existe pas. De la même façon, "on ne peut pas exclure que, dans ldes dix ou vingt ans à venir, un astéroïde énorme efface l'humanité de la surface du globe" ou encore "on ne peut pas exclure qu'une race d'humains mutants à trois nez apparaisse et domine le monde". Le "risque 0" n'existe pas après tout.

Et d'ailleurs, le risque était tellement hypothétique, qu'il a fallu la survenance du pire séisme de l'histoire du Japon, combiné à un tsunami gigantesque, pour entraîner un accident dans UNE des centrales touchées, Fukushima. Accident qui s'avèra insignifiant sur le plan sanitaire à son échelle (1/ les seuls morts causés l'ont été par la réaction du gouvernement 2/ des dizaines de milliers de personnes peuvent chaque année du fonctionnement normal du charbon).

Le démantèlement des centrales

L'auteure va ensuite exagérer le prix et l'importance du démantèlement des centrales. Le premier passage est "on ne sait pas" et pourtant il sonne "il y a un risque, c'est dangereux, il faut arrêter le nucléaire" :

"Quant au déclassement des centrales obsolètes, il est lourd d'inconnues et d'hypothèques. Le coût réel du démantèlement est très difficile à chiffrer mais les factures sont en général considérablement supérieures aux prévisions initiales. Elles seront encore plus difficiles à supporter lorsqu'il sera publiquement admis que le renouvellement des parcs créera des volumes de déchets en augmentation non pas linéaire mais exponentielle puisqu'ils s'accumuleront à chaque étape."

Ensuite on a un passage un peu flou qui ne dit absolument rien de substantiel. On retrouve le juridisme classique (ici, le fait que la loi Bataille n'ait pas pris en compte quelque chose voudrait dire que ça serait extrêmement cher) :

"Les députés français, lorsqu'ils ont voté la loi Bataille (30 décembre 1991) relative aux recherches sur la gestion des déchets radioactifs, n'ont eu à prendre en considération que les volumes existants et non ceux occasionnés par les démantèlement, ni ceux qu'il faudra gérer dans cinquante ans si l'on remplace aujourd'hui les anciennes centrales … Le journal américain Public Citizen World Watch écrivait, en juin 1992: "Dans quinze ou vingt ans, les contribuables devront passer à la caisse pour payer des coûts liés à une électricité fantôme consommée il y a bien longtemps."

Enfin, elle diabolise le danger lié aux installations désinfectées, comme si elles créeaient une "risque d'irradiation" autour d'elles (ce qui est faux, personne n'est censé se balader dans un réacteur désaffecté) ; et la durée du démantèlement. Notez au passage le dénigrement de l'Occident et la mise en valeur de l'expertise soviétique.

"Les procédés de démantèlement sont très variables. Il est possible de les ranger en deux catégories: démantèlement immédiat (entraînant une irradiation de personnel et des volumes importants de déchets) et retardé (trente, cinquante, cent ans) avec, dans ce cas aussi, risque d'irradiation, les déchets étant toujours là, et il est difficile de savoir si l'on disposera de la main-d'oeuvre qualifiée (on compte beaucoup sur la coopération avec l'Est pour maintenir cette qualification)."

Si ce sont des opérations très longues, les réacteurs occidentaux, à eau bouillaute ou sous pression, se démantèlent très bien et relativement vite (au contraire des centrales au graphite, comme celles de 1ere génération ou les RMBK russes).

https://pseudo-ecologie.fr/desinformation/antinucleaire/surete/demantelement-des-central/
https://www.discoverthegreentech.com/nucleaire/dangers-et-surete/demantelement-centrale/

Les déchets nucléaires

La question du démantèlement amène celle des déchets :

"Mais il y a pis: qui dit démantèlement dit enfouissement de produits très radioactifs (refusé par les opinions publiques, y compris à l'Est) et dispersion. Cette dispersion de grandes quantités de déchets faiblement radioactifs se fera en tenant compte de seuils réglementaires en deçà desquels on pourra éliminer sous contrôle les substances en question dans l'environnement : "Il s'agit là d'une pratique qui va avoir des conséquences énormes sur la qualité de l'environnement, sur l'exposition des populations et sur l'attitude des pollueurs potentiels, qui se voient ainsi ouvrir des possibilités quasi illimitées pour l'élimination de leurs déchets radioactifs, aucun dispositif opérationnel à grande échelle n'existant à l'heure actuelle pour vérifier la conformité des produits éliminés aux seuils d'exemption fixés.""

C'est une diabolisation très basique de la dangerosité des déchets nucléaires et des méthodes de traitement.

Sa seule originalité est de se baser sur un propos de ... la CRIIRAD. Présenté comme un organisme indépendant. C'est un parfait exemple de blanchiment de neutralité. On y reviendra.

https://pseudo-ecologie.fr/desinformation/antinucleaire/surete/dechets-nucleaires/

Diabolisation des émissions gazeuses

Le paragraphe suivant exagère un autre danger, toujours derrière le paravent "on ne sait pas, c'est donc dangereux", en balançant un chiffre insignifiant, mais avec beaucoup de 0 pour effrayer :

"De plus, les projets d'exemption étudiés au niveau européen conduiront en fait à supprimer toute réglementation sur les rejets dans l'atmosphère des gaz rares (xénon, krypton, argon) et du tritium radioactifs, dont les effets, notamment sur le climat et la santé, demeurent inconnus lorsqu'ils atteignent des niveaux élevés - depuis le début de l'exploitation du nucléaire, on a multiplié par 10 000 000 les concentrations de krypton 85 dans l'atmosphère, naguère quasiment inexistantes."

La radioactivité en général

Le paragraphe suivant est une exagération classique de la dangerosité de la radioactivité et, a fortiori, celle de la radioactivité libérée par les centrales nucléaires :

https://pseudo-ecologie.fr/desinformation/antinucleaire/surete/la-radioactivite-en-gener/

"La Commission internationale de radioprotection, qui siège à Vienne et qui constitue une référence pour les gouvernements, reconnaît, depuis 1990, que l'effet délétère des rayonnements ionisants est très supérieur à ce qu'elle admettait auparavant, et que toute augmentation de dose provoque celle des effets. Aussi a-t-elle divisé par 5 la dose maximale acceptable pour la population. Elle n'en estime pas moins implicitement que le risque sera de 5 à 50 fois supérieur à ce qu'il était avec la limite antérieurement fixée."

Whataboutisme

L'article se finit par un paragraphe où la mauvaise foi explose :

"Se pose enfin, à propos de ces débats et de ces risques, la question essentielle: est-il indispensable de prévoir la production de ces fabuleuses quantités d'énergie? Alors que les parcs nucléaires des grands pays arrivent en fin de vie, faut-il les renouveler ou repenser les stratégies de production? L'énergie nucléaire n'appartient-elle pas déjà au passé? Les chances de changement, en France, demeurent pourtant minces: le budget annuel de publicité d'EDF est dix fois supérieur à celui que le ministère français de l'industrie consacre à la recherche sur les énergies renouvelables…"

C'est la stratégie du "whataboutisme" : nous n'aurions en fait pas besoin d'énergie. C'est une des pseudo-alternatives récurrentes, la sobriété comme solution miracle. On retrouve également un autre thème récurrent : le nucléaire serait "une énergie du passé", sans trop qu'on sache ce que cela veuille dire.

https://pseudo-ecologie.fr/desinformation/antinucleaire/pseudo-alternatives/sobriete/
https://pseudo-ecologie.fr/desinformation/antinucleaire/bullshit/du-passe-ancien-monde/

Le paragraphe se finit sur l'idée que EDF maintiendrait son activité nucléaire grâce à ses dépenses de publicité, effaçant implicitement la puissance communicationnelle, déjà remarquable, du lobby antinculéaire. On retrouve ainsi en creux un thème du complotisme anticapitaliste classique "soft" (les forces de l'argent défiissent l'opinion publique) et de la déresponsabilisation.

https://pseudo-ecologie.fr/ecosysteme/contexte-ideologique/complotisme/
https://pseudo-ecologie.fr/pratiques/manipulation-narrative/narrateur-juge/deresponsabilisation/

Retour sur le chapeau introductif

Maintenant qu'on a vu l'article, revenons sur le chapeau introductif :

"ELECTRICITE DE FRANCE a lancé en juin une intense campagne publicitaire visant à faire du nucléaire une panacée. Nouveau bluff destiné à laisser croire que cette option ne comporte aucun risque et qui tait le coût des révisions des installations et des démantèlements à venir, tout en évacuant l'insoluble problème des déchets. Mais, en Europe de l'Ouest comme à l'Est, des expériences concrètes montrent que mieux vaut s'atteler à la maîtrise de l'énergie plutôt qu'encourager une consommation à tout prix"

Il commence par un dénigrement de la campagne d'EDF, dont on peut fortement douter qu'elle présente "le nucléaire comme une panacée", d'autant plus que l'auteure n'apporte aucun élément l'étayant. Son mensonge est d'autant plus clair qu'elle accuse EDF de faire croire que l'option n'a "aucun risque", alors que son directeur de la sûreté admet "un risque", etc. On a juste un dénigrement sans le moindre fondement.

Enfin, comme nous l'avons vu, elle n'évoque aucune de ces "expériences concrètes". La sobriété comme pseudo-alternative apparaît clairement ainsi, avec au passage un faux dilemme (soit on réduirait la consommation d'énergie, soit on encouragerait "une consommation à tout prix" : il y a un juste milieu, qui est d'améliorer l'efficience énergétique sans limiter la croissance économique).

Commentaire global

Nous avons déjà commenté les éléments ponctuels. Nous allons maintenant revenir sur les grands axes de l'article.

Diabolisation de toute réaction

Toute communication de leur ennemi est présentée comme de la propagande mensongère : EDF ne fait pas simplement "une campagne publicitaire", mais une campagne "visant à faire du nucléaire une panacée". Il s'agit ici de museler l'opposition en caricaturant le discours pour diaboliser l'entité.

Vous aurez remarqué, ici nous ne parlons de propagande qu'une fois rassemblés de nombreux éléments rendant cette notion évidente. Eux ne s'embarassent pas de ce genre de précautions : ils sont en guerre, s'ils peuvent dénigrer, pourquoi se priver ?

https://pseudo-ecologie.fr/pratiques/procedes-rhetoriques/caricature/
https://pseudo-ecologie.fr/pratiques/manipulation-narrative/victimisation-denigrement/diabolisation/

Fausse neutralité

L'auteure se pose comme commentatrice désintéressée. Même la description de l'auteure n'alertera pas l'observateur profane : "Médecin, membre de la Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité (CRII-Rad) et du Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN)."

Or, ces organisations sont en fait antinucléaires. C'est un cas classique de fausse neutralité et du rôle des médias dans ce blanchiment.

Dans la même logique, il y a aussi le blanchiment de sources. Ainsi, 2 "pravda" d'ex-URSS et un rapport de la CRIIRAD sont présentées comme des sources fiables.

Un article étrangement pro-russe

Si l'article se donne les dehors de la neutralité en prétendant renvoyer dos à dos les nucléaires occidentaux et russes, plusieurs éléments font penser à de la propagande soviétique.

Globalement c'est la stratégie du relativisme : en prétendant que le nucléaire occidental est aussi mauvais que le soviétique, elle insinue aussi la réciproque, qui est que les deux seraient aussi bons.

Plus spécifiquement cette phrase pourrait parfaitement être reprise par un journal d'État russe : "Tout est mis en oeuvre pour convaincre que seule la technologie occidentale est à même de décontaminer, de réparer, d'assurer un avenir sûr, comme, est-il dit, c'est le cas à l'Ouest." Idem pour l'idée que l'Occident puisse avoir besoin des ingénieurs russes.

Toute la partie de l'intérêt occidental à la rénovation des centrales de l'Est pourrait être utilisée, en Russie, pour faire du lobbying contre les projets occidentaux.

Elle cite, en outre, plusieurs "Pravda". La première est présentée comme un simple "journal russe". Pour la seconde, seule la citation est extraite.

En un mot : est-ce qu'un propagandiste russe pourrait traduire l'article et le publier ? La réponse est oui et cela justifie d'important soupçons.

https://pseudo-ecologie.fr/ecosysteme/contexte-ideologique/influences/russie/