Le 1er mars 1992, le Monde Diplomatique a publié une tribune de Martine Deguillaume, membre de la CRIIRAD, "Radioactivité « naturelle » et déchets nucléaires". (1)
Une introduction complotiste antiscience
L'article commence par un propos complotiste, avant de montrer la logique antiscience derrière sa démarche :
"Les groupes de pressions nucléaires, privés et publics, continuent d'agir en secret, ou d'influencer les opinions et les législateurs au moyen d'arguments techniques d'apparence scientifique. Ainsi en va-t-il actuellement des tentatives d'imposer de nouvelles normes "acceptables" de radioactivité, alors que la fermeture et le démantèlement de vieux réacteurs, civils ou militaires, posent avec une acuité nouvelle le délicat problème des stockages des déchets nucléaires."
Ainsi, la dose n'a aucune importance, rien ne serait "acceptable", toute radioactivité "de synthèse" (puisque nous sommes constamment entourés de radioactivité) serait mauvaise par nature. Cela s'inscrit dans la divinisation de la nature, sur laquelle toute emprise humaine serait une perversion, et l'installation d'un double standard sur la science : ils choisissent quand s'en parer et quand la rejeter.
Exagération des inquiétudes sur la gestion des déchets
L'auteure enchaîne ensuite les arguments et les insinuations rapidement. Elle utilise plusieurs vois la technique de l'affirmation interrogative :
"Les institutions communautaires eu- ropéennes financent des études devant permettre la fixation de seuils pour le recyclage des matières radioactives. D'autre part, la commission française d'examen des dépôts de matières radioactives souligne dans un récent rapport "l'urgence qui s'attache à la fixation de seuils sur le plan national, européen et international (1)". Pourquoi cet empressement? Et que signifie cette notion de "seuil"?"
Sa première question signifie en fait "Cet empressement traduit quelque chose de louche", ce qui est renforcé ensuite : "Après l'euphorie de l'expansion, la gestion des déchets surgit soudain comme un "imprévu" aux yeux des promoteurs du nucléaire civil et militaire." L'insinuation est que, vu que ce serait imprévu, ce serait dangereux.
Elle se positionne ensuite comme un narrateur neutre extérieur : "Six milliards de tonnes de résidus de traitement de minerai d'uranium sont accumulées à travers le monde (2). Mais c'est surtout le démantèlement - ou le déclassement - des installations qui inquiète les responsables."
Elle cite un texte d'un acteur du nucléaire :
"La fermeture, déjà effective ou envisagée, de certaines installations de recherche du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) et des premières centrales d'EDF va faire apparaître plus clairement l'existence d'un problème relativement nouveau: "Celui-ci n'a pas fait l'objet jusqu'à présent d'une évaluation d'ensemble, ce qui est d'ailleurs naturel au stade actuel (…) Les pouvoirs publics n'ont peut-être pas assez mobilisé leur attention sur le problème des déchets radioactifs, compte tenu de l'extrême importance qui s'attache à une bonne fermeture du cycle pour l'acceptation durable du nucléaire civil par l'opinion" (3)."
Ce passage a besoin d'être cité pour être compris : il confond fermeture du cycle avec fermeture d'installation. Or, fermer le cycle du combustible est développer les réacteurs de 4e générations à neutrons rapides. Dans tous les cas, tirer de son contexte le propos d'un acteur du nucléaire pour le transformer en alarme terrible est une des astuces qu'elle a aussi utilisé dans son article de 1993.
Exagération du prix du démantèlement et des déchets
Elle exagère ensuite le prix du démantèlement, prétendant que le démantèlement de 4 centrales militaires américaines couterait "au moins 90 milliards de dollars". Idem de la gestion des déchets : "le coût de l'assainissement des dépôts de traitement de l'uranium va de dix à vingt dol- lars la tonne et équivaut au prix de vente de l'uranium". Bien sûr, aucun référentiel de comparaison ni même de source.
Déchets dans la mer
Elle prétend ensuite que la mer d'Irlande est devenue "la plus radioactive de la planète" parce que la France et le Royaume-Uni y auraient laché des déchets nucléaires. Encore une fois aucune source et cela semble absurde (la radioactivité naturelle doit être infiniment plus importante).
Ensuite, on retrouve la désinformation sur le tritium, l'auteur évoquant le projet de "déverser chaque jours 1,2 millions de gallons d'eau radioactive dans le golfe du Mexique". Or, encore une fois, l'eau de mer est radioactive et le tritium est très faible radioactif.
Déchets dans le tiers monde
Elle évoque ensuite le stockage dans des pays du tiers-monde (qui inclut visiblement la RFA). Elle n'évoque aucun dommage concret.
Les transports
Elle utilise une citation d'un livre antinucléaire comme preuve qu'il est impossible de suivre et identifier les déchets nucléaire.
Les scandales
Elle évoque ensuite à la chaine, sans préciser, divers "scandales" :
"Il n'est pas étonnant dans ces conditions que se multiplient les scandales: décharges nucléaires de Morsleben, dans l'ancienne RDA, contenant des déchets radioactifs pour la plupart même pas enfermés dans des fûts; décharge du campus américain d'Oakdale (Iowa), accueillant des cadavres d'animaux ayant reçu des injections de produits radioactifs; exemples encore du village sud-coréen de Changan, ou de la ville de La Rochelle où Rhône-Poulenc stocke des terres rares radioactives (9), et des problèmes posés par les décharges du CEA à Itteville et à Saint-Aubin en région parisienne, qui démontrent l'incapacité du Commissariat à gérer ses déchets et cela depuis le début de son fonctionnement (10), etc."
Ce sont des éléments de langage : la seule évocation de ces évènement revoit à un contexte complexe qui est présenté comme acquis. J'ai montré la puissance de cette mécanique sur les Monsanto Papers
Ses sources sont des articles de la revue du CRIIRAD ... Notez l'intensité du dénigrement du CEA. Or, il n'y a jamais eu de dommage causé par cette prétendue incapacité. On est bien dans la diabolisation.
Puis elle parle des groupes qui se mobilisent et "contraignent les autorités à reculer". C'est le discours victorieux, pour encourager les militants. Elle vante notamment la destruction d' "installations de recherche sur l'enfouissement définitif" dans les Deux-Sèvres et à Auriat. On retrouve le rapport ambigu vis-à-vis de la science que j'évoquais plus haut : la science est divinisée, mais seulement quand elle sert les intérêts de l'écosystème.
Manipulations réglementaires
Les solutions seraient réglementaires : la Nuclear Regulatiry Commission souhaiterait déclasser des déchets nucléaires et la France souhaiterait "fixer un seuil au-dessous duquel on ne parlera plus de "substance radioactive", ce seuil fixé à 10 000, voire 20 000 becquerels par kilo". Ces projets sont présentés comme des artifices. Voilà comment elle décrit les conséquences sanitaires :
"Il serait alors impossible de récupérer les produits radioactifs, et la population serait exposée à des doses obligatoirement supérieures à celles qu'elle reçoit déjà."
On retrouve, encore, la désinformation sur la radioactivité comme quelque chose de spécifique aux produits nucléaires. Pour prétendre à un effet sanitaire, elle évoque des doses "supérieures à celles qu'elle reçoit déjà", comme si c'était quelque chose de terrible, alors que c'est une tautologie absolument creuse.
Ensuite on retrouve le juridisme classique :
"Les industriels français pris en flagrant délit d'illégalité sur une vingtaine de sites de stockage pourraient trouver de la sorte le moyen idéal de se voir "blanchis", mais la question est autrement sérieuse."
La légalité devient indicateur de dangerosité, la loi, quand elle sert les intérêts antinucléaires, est forcément parfaite.
"Des jugements peu scientifiques"
Ensuite, un passage surréaliste :
"Avec la mise en oeuvre de ces niveaux de référence, on ne propose que de contrôler une quantité de radioactivité répandue dans l'environnement. On ne se pose nullement la question de savoir si on a moralement le droit d'ajouter à la dispersion "naturelle" déjà existante une dispersion supplémentaire de radioactivité, totalement artificielle, qui va avoir des effets sur la santé de la génération actuelle et des suivantes (11)."
Voilà un exemple chimiquement pur de "la nature" divinisée.
Ensuite elle prétend que les États ont influencé "le champ des investigations scientifiques et la sélection des résultats publiés." Encore une fois, on retrouve la distinction entre fausse et vraie science.
Elle va ensuite nier la scientificité des seuls retenus, les qualifiant de "jugements de valeurs" (ce qui est un sacrément beau foutage de gueule vu ce qu'elle venait de dire), aux motifs :
- Qu'il serait admis "qu'aucune dose de radioactivité n'est inoffensive". Pour un peu, elle interdirait les bananes et les micro-ondes ...
- Que seules les pathologies présumées radio-induites auraient été prises en compte.
- Ils se fonderaient sur des "calculs de dose moyenne estimée et no neffectivement mesurée".
- Il n'y aurait quasiment pas de données sur les effets génétiques radio-induits.
C'est juste du dénigrement : en science vous êtes obligés de faire des approximations. Se contenter de dire "il y a des approximations" n'a aucun intérêt. Elle se repose en fait sur la faible culture scientifique de ses lecteurs.
Ensuite elle prétend, sans donner la moindre précision que "Partout dans le monde, les pressions sont très fortes pour réviser à la hausse les doses permises". Elle n'apporte aucun élément l'étayant ensuite, nous livrant une déblatération dont on retient seulement une allégation (on ferait prévaloir les enjeux économiques sur les considérations médicales) et, encore, la présentation du CEA comme un vilain :
"Une fois encore, c'est l'exploitant lui-même, l'Institut de protection et de sûreté nucléaire, filiale du CEA, qui détermine les seuils de ce possible…"
C'est peut-être le seul endroit où on voit une différence avec le discours moderne. En effet, le CEA étant public, il n'est plus attaqué. Idem pour l'IRSN.
Commentaire général
L'article s'inscrit dans le dénigrement contre le démantèlement et la gestion des déchets nucléaires.
On note qu'elle cite extensivement les articles antinucléaires (CRIIRAD, Wise), tout en n'étant pas présentée comme antinucléaires. On retrouve le blanchiment de neutralité si fréquent dans les médias.
- (1) [lien]