Il s’agit d’une partie du livre « Stéphane Foucart et les néonicotinoïdes. Le Monde et la désinformation 1 » dans laquelle nous montrons que le journaliste désinforme (= écrit des choses fausses ou induisant en erreur) très largement sur le sujet étudié. L’un des mythes qu’il développe s’appuie sur l’idée que la réponse réglementaire contre les NNI aurait été retardée par l’influence de l’industrie. Dans cette partie (2.II.1.) nous montrons qu’il invente un consensus et une évidence scientifiques qui n’existent pas.


Tout d’abord, S. Foucart exagère largement l’ampleur du consensus sur un déclin de la biodiversité, principalement par la mobilisation abusive de l’étude de Hallman et coll. (2017). Il reprend en effet 17 fois l’étude lourdement biaisée de Hallman et coll. (2017) et gonfle largement sa portée.

L’exploitation abusive de Hallman et coll. (2017)

C’est l’étude phare du journaliste, à laquelle il fait référence dans 17 de ses 71 articles : « Hallmann CA, Sorg M, Jongejans E, Siepel H, Hofland N, Schwan H, et coll. (2017) More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLoS ONE 12(10): e0185809. »

Nous allons voir que la présentation et l’utilisation qu’il en fait sont loin d’être irréprochables. Alors qu’elle ne porte que sur quelques zones protégées allemandes, l’auteur va généraliser et tenter d’étendre sa portée à toutes les zones protégées allemandes (36) (37), à « l’Allemagne » (43) (51) et même à « l’Europe » (39) (41) (45), parfois en l’affirmant au conditionnel. (37) (39) (51) (53) (54) De plus, les zones étudiées passent de « [représentatives des zones protégées de basse altitude d’Europe occidentale incluses dans des paysages dominés par l’action humaine] » à « représentatives de la plupart des paysages d’Europe occidentale dominés par les activités humaines. » (48) (53) (54)

Enfin, alors que l’étude évoque simplement la possibilité que ce déclin soit causé en partie par « l’intensification des pratiques agricoles », le journaliste fait dire aux auteurs, directement (36) (56) (44) ou implicitement (54) que la cause la plus probable serait le développement du recours aux pesticides et, surtout, aux NNI. Il va même dire une parfaite contre-vérité, ce qui est assez rare :

« Le seul paramètre que les chercheurs n’ont pas pu contrôler est la nature et l’évolution des techniques de protection des cultures (c’est-à-dire les pesticides) dans les exploitations entourant ces zones protégées. » (56)

Ainsi, alors que cette étude a un intérêt scientifique très discutable, S. Foucart la présente implicitement comme définissant un consensus clair, désinforme sur sa portée et induit en erreur sur les conclusions des auteurs relativement à la causalité du phénomène observé. Le sujet mérite d’être approfondi, nous allons donc étudier en détail cette imposture.

L’étude elle-même

Une équipe de chercheurs a utilisé des « pièges Malaise » entre 1989 et 2014 sur 63 localisations dans des zones protégées allemandes « [représentatives des zones protégées de basse altitude d’Europe occidentale incluses dans des paysages dominés par l’action humaine]1 » sur différentes durées :

Table 1. Overview of malaise-trap samples sizes.

La plupart, 37, des localisations n’ont été étudiées qu’une année, 20 localisations sur deux ans, 5 sur trois ans et 1 sur quatre ans.

Piège Malaise
Exemple de piège Malaise

Ils observeraient un déclin de 76,7 % dans la biomasse aérienne d’insectes sur la période étudiée. Ce déclin serait « très similaire pour toutes les localisations ayant été échantillonnées plus d’une fois ».

Fig 2. Temporal distribution of insect biomass.

Les auteurs étudient d’autres variables pour tenter d’identifier quelle pourrait être la cause de ce déclin. Pour prendre en compte le changement climatique, les auteurs ont ajouté les moyennes de température, de précipitations et de force du vent, renseignées par 169 stations climatiques localisées dans les 100 km des pièges. Il aurait également pris en compte l’utilisation des terres dans un rayon de 200 m des pièges :

S3 Fig. Land use and plant species richness changes.

Ils auraient en effet observé que « [l’usage des sols dans un rayon de 200 m prédisait mieux la biomasse d’insectes que celui dans un rayon de 500 et 1 000 m, ce qui est similaire à ce qui a été observé par d’autres travaux pour les abeilles sauvages.] »2

Enfin, ils auraient pris en compte les changements liés à l’habitat des insectes (herbes, buissons et arbres) et les indicateurs d’Ellenberg (azote, pH, lumière, température, humidité) dans les 50 m des pièges aux mêmes saisons que la collection d’échantillons.

Ils observent qu’aucune variable ne permet d’expliquer la chute observée :

Fig 5. Marginal effects of temporal changes in considered covariates on insect biomass.

Selon les auteurs, cela monterait que le paysage et le changement climatique ne pourraient pas expliquer ce déclin majeur de la biomasse. Le fait que ce dernier s’étende sur toutes les durées étudiées, indépendamment du type d’habitat ou de la configuration du paysage, suggérerait que des facteurs à grande échelle seraient impliqués.

Les auteurs n’envisagent que deux éléments de cette échelle. D’abord des variables climatiques n’ont pas été prises en compte, comme les sécheresses prolongées ou le manque de lumière. Ils estiment que l’intensification des pratiques agricoles « ([par exemple l’usage de pesticide, le labour toute l’année, utilisation de fertilisant et fréquence des mesures agronomiques]3) » « [pourrait être une cause plausible] ». En effet, les réserves dans lesquelles les pièges ont été placés seraient presque toutes (94%) entourées de champs agricoles. Une partie de l’explication pourrait donc être que les champs adjacents drainent une partie des populations d’insectes. Enfin, ils rappellent que l’intensification de l’agriculture a été associée avec un déclin global de la biodiversité des plantes, insectes, oiseaux et autres espèces du paysage actuel.

Une portée discutable

Les résultats de cette étude semblent peu signifiants, la principale raison étant que les échantillons n’ont pas été prélevés aux mêmes endroits. Du coup on ne peut pas voir la progression sur la durée, à part en 2014, l’année où on dirait qu’ils ont fait le bilan. Pourtant, la progression est présentée comme linéaire …

Walter Krämer, professeur de statistique allemand, avait notamment déclaré à Die Welt :

« L’échantillonnage a été fait en deçà du sérieux scientifique habituel. Ce sont des emplacements aléatoires qui ont été changés encore et encore. Les données sont donc de mauvaise qualité et non généralisables. D’un point de vue statistique, il y a eu beaucoup de choses qui ont été faites de manière sub-optimale. » (Traduction de Seppi)

C’est d’autant plus problématique que l’étude a un problème que soulève un commentaire sous l’article Plos One, repris par Philippe Stoop sur le site EuropeanScientist.com et qui apparaît clairement à n’importe qui regardant les données produites par Hallman et coll. :


Mean insect biomass catch per day as a function of year. Blue symbols (n=15) represent the years 1989-2006, red symbols (n=10) represent the years 2007-2016.
Crédits : ronecology.nl

On voit bien une rupture entre 2006 et 2007. On voit également que le premier point, 1989, semble être une anomalie : le poids d’insectes capturés diminue d’environ 40 % l’année suivante, et la médiane de cette période se situe vers ce niveau … Reprenons le graphique produit en rajoutant simplement une barre rouge pour montrer le clivage entre les deux périodes. Le problème est visuellement évident:

On ne voit pas de tendance claire autre qu’une stagnation à gauche et à droite de la barre. En somme, les auteurs se basent sur des données de mauvaise qualité, observent qu’ils ne trouvent pas de cause à leur évolution et en déduisent que la seule possibilité est que l’agriculture soit responsable … Cela me semble scientifiquement ‘un peu’ léger.

Il faut aussi noter plusieurs soucis avec la présentation graphique : utiliser des couleurs différentes présume un lien entre l’avant et l’après, effet que renforce la ligne de régression et, surtout, l’utilisation d’une échelle non proportionnelle, sans qu’on en perçoive l’utilité. C’est d’autant plus étrange que certains points sont en dehors de l’échelle (fig.2B)… On voit mal quelle autre justification possible qu’une intention d’induire en erreur le lecteur.

On peut aussi se demander : Pourquoi les changements agricoles, que les auteurs présentent comme « la seule variable » qui pourrait expliquer la chute observée, ne sont pas contrôlés ? Est-ce que cela ne devrait pas être une hypothèse à tester ? De plus, cela ne semble pas très difficile : il aurait suffi de définir les pratiques les plus problématiques, étudier leur pénétration au fil du temps dans les exploitations alentour (Entrevues ? Données du ministère ?) et comparer avec l’évolution des populations d’insectes. Pour finir, notons que ces chercheurs ont également observé une baisse de la biomasse des insectes capturés de 75 % entre 1989 et … 1991. Soit avant l’introduction des NNI en Europe …

Une interprétation discutable

Le journaliste fait référence à cette étude à 17 reprises. De sa première citation, le 29 mai 2017 au dernier article étudié (26 mars 2021), il y a eu 42 articles. Il l’a donc cité dans plus d’1 article sur 3 sur cette période … L’auteur accorde souvent à l’étude une portée qu’elle n’a pas. Prenons l’article du 18 octobre 2017 (35), dédié à l’étude. Il prétend que l’étude imputerait le déclin observé à l’intensification de l’agriculture. Si c’est clairement insinué (ce qui laisse douter de l’intégrité des chercheurs), ce n’est absolument pas affirmé par ses auteurs (et, a fortiori, pas démontré).

« Le facteur majeur permettant d’expliquer un effondrement aussi rapide, avancent les auteurs, est l’intensification des pratiques agricoles (recours accru aux pesticides, aux engrais de synthèse, etc.). » (35)

L’auteur écrit également :

« Parmi les « nouvelles méthodes de protection des cultures », le traitement par enrobage des semences, grâce aux fameux insecticides néonicotinoïdes, est le principal suspect. » (35)

Or, Hallman et coll. (2017) ne mentionnent même pas ce terme … S. Foucart tente, à travers D.Goulson, de généraliser :

« Formellement, les mesures publiées ne concernent que l’Allemagne. « Mais la France ou le Royaume-Uni ont des systèmes agricoles très semblables et qui utilisent les mêmes intrants qu’en Allemagne, explique Dave Goulson (université du Sussex, Royaume-Uni), coauteur de ces travaux. On ne peut pas l’affirmer, mais je dirais donc qu’il y a une bonne “chance” pour que l’Allemagne soit représentative d’une situation bien plus large. Si c’est effectivement le cas, alors nous sommes face à une catastrophe écologique imminente. » » (35)

S’il s’agit bien de l’un des coauteurs de l’étude, il ne s’agit pas d’une conclusion qu’on peut en tirer : il ne fait que donner son opinion. Le journaliste prétend ainsi justifier la portée qu’il donnait en début d’article à l’étude :

« En moins de trois décennies, les populations d’insectes ont probablement chuté de près de 80 % en Europe. » (35)

Des références souvent incorrectes

Le journaliste présente cette étude de manière très variable. Voici ses mentions après l’article (35) :

  • « depuis 1989, les aires protégées allemandes ont perdu environ 80 % de leurs populations d’insectes volants. Un chiffre qui reflète très probablement la situation dans le reste de l’Europe. La cause la plus plausible identifiée par les chercheurs étant l’intensification du recours aux pesticides, dont les néonicotinoïdes utilisés en enrobage de semences. » (36)
  • « Des travaux publiés fin octobre ont pour la première fois quantifié le désastre des pratiques de l’agriculture conventionnelle sur la biodiversité. En trente ans, près de 80 % des insectes volants ont disparu des zones naturelles protégées d’Allemagne et tout indique que ce constat est valable ailleurs en Europe. » (37)
  • « Et dans ce monde merveilleux, 75 % à 80 % des insectes volants n’ont pas disparu d’Europe en moins de trois décennies – comme le suggère, pour le monde réel, une étude publiée en octobre dernier. » (39)
  • « L’une des dernières en date a été publiée en octobre 2017 dans la revue PloS One. Elle relève un effondrement rapide de l’ensemble des populations d’insectes en Europe, avec, comme principal suspect, l’intensification de l’agriculture, et notamment son appétit pour les traitements insecticides à base de néonics. Au total, selon ces travaux conduits en Allemagne, 75 % à 80 % de la biomasse d’insectes volants ont disparu en moins de trente ans. » (41)
  • « selon leurs travaux, publiés en octobre dans la revue PloS One, le nombre d’insectes volants a décliné de 75 % à 80 % sur le territoire allemand. » (43)
  • « les populations d’insectes volants pourraient avoir diminué, en Europe, de près de 80 % au cours des trois dernières décennies, selon une étude allemande publiée en octobre 2017. » (45)
  • « Pour la SNPN, l’urgence tient en un chiffre : « De récentes recherches en Allemagne, ajoute la société savante, ont démontré un effondrement de la biomasse totale des insectes volants, de près de 80 % en trois décennies. » » (46)
  • « Une étude publiée en octobre 2017 dans la revue PLoS One indique en effet que la quantité d’insectes volants a chuté de plus de 75 % entre 1989 et 2016, dans une soixantaine de zones rurales d’Allemagne, représentatives de la plupart des paysages d’Europe occidentale dominés par les activités humaines. Avec, parmi les principaux suspects, les « nouvelles technologies de protection des plantes », selon les chercheurs. » (48)
  • « Une récente étude allemande indique que, au cours des vingt-sept dernières années, la biomasse d’insectes volants s’est réduite de plus de 75 % outre-Rhin et vraisemblablement dans l’ensemble des paysages européens dominés par les activités humaines – ce que chacun peut d’ailleurs constater à l’angoissante et immuable propreté de nos pare-brise. » (51)
  • « Étude réalisée sur 63 zones protégées allemandes. Le déclin de la biomasse d’insectes ailés mesuré en Allemagne reflète plausiblement celui qui touche l’ensemble des zones de basse altitude d’Europe occidentale dominées par des activités humaines. » (53) (54)
  • « la biomasse d’insectes volants a chuté de plus de 75 % entre 1989 et 2016 dans une soixantaine de zones protégées d’Allemagne. […] Ce déclin abrupt de l’abondance d’insectes dans les campagnes européennes coïncide avec l’introduction des nouvelles générations de pesticides systémiques – néonicotinoïdes et fipronil – utilisés de manière préventive en enrobage de semences, sur des millions d’hectares de grandes cultures. » (54)
  • « Selon une étude, publiée en octobre 2017 dans la revue PloS One, la biomasse d’insectes volants a chuté de plus de 75 % entre 1989 et 2016 dans une soixantaine de zones protégées d’Allemagne. […] Des travaux publiés en octobre 2017, menés à partir des données de 63 zones protégées allemandes surveillées pendant vingt-sept ans montrent un déclin de l’ensemble de la biomasse d’insectes volants de 75 %. […] Le seul paramètre que les chercheurs n’ont pas pu contrôler est la nature et l’évolution des techniques de protection des cultures (c’est-à-dire les pesticides) dans les exploitations entourant ces zones protégées. » (56)
  • « Des travaux publiés en octobre 2017, menés à partir des données de 63 zones protégées allemandes surveillées pendant 27 ans montre un déclin de l’ensemble de la biomasse d’insectes volants de 75 %. » (57)

Ainsi vous voyez plusieurs malfaçons :

  1. La représentativité : les zones étudiées passent de « [représentatives des zones protégées de basse altitude d’Europe occidentale incluses dans des paysages dominés par l’action humaine] » à « représentatives de la plupart des paysages d’Europe occidentale dominés par les activités humaines. » (48) (53) (54) La mention « zone protégée » disparaît souvent.
  2. L’étendue : on passe de 63 zones protégées en Allemagne à « les aires protégées allemandes » (36) (37), « l’Allemagne » (43) (51) ou « l’Europe » (39) (41) (45). Il va utiliser le conditionnel pour dire que cela s’étend sur toute l’Europe (« Un chiffre qui reflète très probablement la situation dans le reste de l’Europe. » (36) ; « comme le suggère » l’étude (39), « tout indique que ce constat est valable ailleurs en Europe » (37) …). (51) (53) (54)
  3. La cause : on passe de « l’intensification des pratiques agricoles sont une cause plausible » à « La cause la plus plausible identifiée par les chercheurs étant l’intensification du recours aux pesticides, dont les néonicotinoïdes utilisés en enrobage de semences » (36) ou encore « les pesticides » (56). L’imposture la plus radicale est notamment la mention de l’article (54) : « Ce déclin abrupt de l’abondance d’insectes dans les campagnes européennes coïncide avec l’introduction des nouvelles générations de pesticides systémiques – néonicotinoïdes et fipronil – utilisés de manière préventive en enrobage de semences, sur des millions d’hectares de grandes cultures. » Cela ne ressort ni de l’étude, ni même des données.

L’auteur détourne donc extensivement le sens de l’étude.

En somme, vous avez une étude scientifiquement très « limite » (façon polie de dire qu’elle ne démontre rien et est basiquement inexploitable) qui est exploitée de manière abusive par S. Foucart.

Mais ce n’est pas fini …

Un détournement scandaleux

L’interprétation que nous livre le journaliste dans l’article (44) explicite un peu tous les détournements qu’il fait de cette étude.

« « Nous montrons que ce déclin est manifeste quel que soit le type d’habitat et que les changements des conditions météorologiques [températures, précipitations et vitesse du vent], l’utilisation des terres et les caractéristiques de l’habitat ne peuvent expliquer ce déclin global », concluent ainsi les chercheurs. Les auteurs n’ayant pas eu accès dans les régions étudiées aux changements d’utilisation de produits phytosanitaires par les agriculteurs, ils n’ont pu corréler le déclin observé aux pesticides. »

Il laisse à l’imagination du lecteur les raisons pour lesquelles les auteurs n’ont pas eu cet accès. Il sous-entend évidemment que ces données auraient été refusées par le ministère ou n’existeraient pas (ce qui me semble douteux). Or, il ne ressort pas de l’étude qu’ils aient cherché à l’obtenir. Ils affirment simplement ne pas avoir pu contrôler la variable « intensification de l’agriculture ».

« Mais leur travail permet d’écarter les principales causes possibles sans lien avec l’agriculture. Les changements de pratique de celle-ci sont donc les causes les plus plausibles car, écrivent-ils, « l’intensification de l’agriculture, incluant la disparition des marges et les nouvelles méthodes de protection des cultures [c’est-à-dire l’enrobage des semences par les nouvelles générations d’insecticides systémiques] est associée à un déclin global de la diversité des plantes, des insectes, des oiseaux et d’autres espèces communes ». » (44)

L’étude, comme nous l’avons déjà montré, n’affirme pas que l’agriculture est en cause, ni que c’est « la cause la plus plausible », mais « pourrait » être « une cause plausible ». Notez qu’ici le journaliste explicite l’effet d’apposition utilisé par Hallman et coll.. En effet, ces derniers ne précisent pas ce « car ». Plus largement, il affirme ce que l’étude insinue. On voit ainsi de la main de S. Foucart lui-même le pouvoir de l’insinuation à se transformer, au fil des personnes qui reprennent le discours, en une affirmation. Ici, vous avez le dernier glissement : comment passer de « intensification de l’agriculture » (qui incluait, rappelons-le, « [par exemple l’usage de pesticide, le labour toute l’année, utilisation de fertilisant et fréquence des mesures agronomiques] ») à « les NNI » ? Ceci, alors même que l’étude ne mentionne même pas les NNI.

« Les auteurs de ces travaux ont d’ailleurs peu de doutes sur l’implication des néonicotinoïdes dans le déclin de la biodiversité en général. « Il faut adopter des restrictions internationales sur l’utilisation des néonicotinoïdes sans attendre et empêcher leur remplacement par des produits tout aussi dangereux », écrivent ainsi des chercheurs ayant participé à cette publication, dans une tribune publiée dans Le Monde. »

Cette affirmation est simplement fausse. La mention « Les auteurs » s’interprète ainsi comme « tous les auteurs », alors que seulement 2, Dave Goulson et Hans de Kroon, sur 12 ont participé à ladite tribune. Elle induit également en erreur, laissant entendre que cela découlerait de l’étude, alors que ce n’est qu’une simple opinion. Mais le journaliste a atteint son objectif : il a vendu l’idée que cette étude prouverait au-delà de tout doute raisonnable la dangerosité des NNI.

[Seppi a également fait un commentaire de cet article, mettant en évidence d’autres points : Ces drôles d’oiseaux du CNRS, du MNHN et du Monde Planète (épisode VI)]

L’ampleur du déclin dans la littérature scientifique

L’ampleur du « déclin » de la biodiversité et des pollinisateurs est loin de faire consensus. Après de rapides recherches, c’est plutôt l’incertitude qui semble être la posture dominante :

« Malgré les études réalisées, il demeure encore difficile de clairement percevoir l’amplitude géographique et l’intensité du déclin à cause d’un manque de données fiables ainsi que d’un manque d’experts taxonomiques des abeilles. De plus, il existe peu de méta-analyses s’intéressant de manière conjointe (i) à l’évolution de la biodiversité considérant tous les groupes taxonomiques de pollinisateurs, que ce soit en termes d’abondance ou de diversité spécifique ; (ii) à la phénologie des pollinisateurs (par exemple, abeilles printanières, abeilles estivales) ; (iii) sur des durées correspondant à plusieurs décennies (mais voir Biesmeijer et coll., 2006 et Carvalheiro et coll., 2013) ; (iv) à des méthodologies de recensement robustes et standardisées afin de pouvoir comparer les données parmi la diversité des études (Westphal et coll., 2008). Les données recensant la diversité et surtout l’abondance des pollinisateurs restent éparses, excepté pour quelques groupes taxonomiques, ou régions géographiques (Freitas et coll., 2009; Vanbergen, 2013; Nieto et coll., 2014). À titre d’exemple, une liste rouge a été établie pour les abeilles sauvages d’Europe. Les auteurs de cette liste ont estimé que plus de 50 % des données relatives aux abeilles sauvages sont déficientes suite à un monitoring approfondi manquant (Nieto et coll., 2014). La Grande-Bretagne, les Pays-Bas et la Belgique disposent malgré tout de bases de données adaptées permettant le suivi de la distribution des pollinisateurs au niveau spatial et temporel (Carvalheiro et coll., 2013; Potts et coll., 2015). » (Noël et coll. 2018)

« Les pertes saisonnières d’abeilles à miel occidentales en Europe et en Amérique du Nord varient fortement selon le pays, l’état ou la province et d’une année à l’autre mais, au cours des dernières décennies (au moins depuis l’introduction à grande échelle de Varroa), elle a souvent été supérieure aux taux de 10 à 15 % auparavant considérés comme normaux (établi mais incomplet)13. Les données concernant d’autres régions du monde font largement défaut {2.4.2.3, 2.4.2.4, 3.3.2, 3.3.3,3.3.4, 3.3.5}. » (Pots et coll. 2016, p.21)

« [En conclusion, des données solides sont nécessaires de l’ensemble du monde pour évaluer le statut et les tendances des abondances d’insectes, leur biomasse, diversité d’espèces et fonctions (bénéfiques ou nuisibles aux humains) qu’elles remplissent. En fin de compte, cela nécessite un changement radical dans le financement (Leather, 2019). Monter en épingle la situation basée sur des données incomplètes et potentiellement biaisées peut générer une attention à court terme, mais peut au final être contre-productif s’il s’avère que les allégations ont été exagérées.] » (Thomas, Jones and Hartley 2019)

Biesmeijer et coll. (2006) montrent qu’il y aurait déjà eu un déclin des abeilles dans les années 80 et d’autre part, que cela ne semble pas toucher les syrphes (qui auraient même eu tendance à croître aux Pays-Bas).

Contrairement au climatoscepticisme, ces critiques ne sont pas portées par quelques chercheurs isolés et décrédibilisés, mais par de nombreux chercheurs. Le seul consensus semble être qu’il y aurait beaucoup d’études alarmantes, d’autres rassurantes, que l’ensemble serait inquiétant et qu’il faudrait approfondir.

L’effet sur la production agricole

Cette question du déclin de la biodiversité est d’autant plus contestable que S. Foucart lui donne une portée spécifique :

« Le déclin des pollinisateurs, abeilles, papillons ou oiseaux, constitue une grave menace pour la production alimentaire mondiale. Et met en danger les moyens de subsistance de millions de personnes. » (25)

Le déclin devrait être tel qu’il met en danger la pollinisation. Pourtant, aucune donnée n’est fournie en ce sens. L’auteur ne montre nulle part que la diminution des pollinisateurs serait telle qu’elle mettrait en danger la pollinisation. Notez que le journaliste exagère aussi la portée de la pollinisation sur la production agricole. En effet, selon lui, les abeilles seraient des « insectes pollinisateurs indispensables à 84 % des végétaux cultivés en Europe ». (15) Je ne sais pas d’où il sort ce chiffre. Dans le même sens, le rapport de l’IPBES publié en février 2016 estimerait que « les cultures dépendant de la pollinisation contribuent à 35 % en volume de la production des cultures au niveau mondial. » (25) Toutefois, l’erreur de bonne foi se défend ici, le chiffre étant très ambigu. Lorsque l’IPBES précise, le chiffre est beaucoup moins impressionnant :

« on estime que 5 à 8 % de la production agricole mondiale actuelle, représentant une valeur marchande annuelle de 235 à 577 milliards de dollars (en 2015, dollars des États-Unis) à l’échelle mondiale, est directement attribuable à la pollinisation animale. » (Potts et al. 2016)

Notez que, pour que ce préjudice se réalise, il faudrait détruire toute la pollinisation. Ainsi, sans contester que la pollinisation est un service très important, qu’il faut protéger, le journaliste exagère extraordinairement sa portée. Il ne me semble pas qu’on ait observé en France de baisse de la productivité liée à une baisse de la pollinisation.

J’ai d’ailleurs demandé à un syndicat de producteurs de fruits (l’Association Nationale Pommes Poires (ANPP), rassemblant 1400 agriculteurs) et à un institut technique (le Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes, CTIFL). La première m’a répondu que leurs adhérents ne leur ont remonté « aucune information concernant une baisse de productivité liée à une éventuelle baisse de pollinisation. » La seconde a confirmé qu’ « aucune baisse de productivité [liée à la pollinisation] n’a été mise en évidence » par leurs « observations et expérimentations ». On ne parle même pas d’une petite baisse, mais d’une absence de baisse ! Sacrément discrète comme apocalypse …

Bibliographie de partie:

  • Hallmann, Caspar A., Martin Sorg, Eelke Jongejans, Henk Siepel, Nick Hofland, Heinz Schwan, Werner Stenmans, et al. “More than 75 Percent Decline over 27 Years in Total Flying Insect Biomass in Protected Areas.” PloS One 12, no. 10 (2017): e0185809. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0185809.
  • Noël, Grégoire, Julien Bebermans, Nicolas Gengler, and Frédéric Francis. “Rôle de la transmission des maladies dans le déclin des pollinisateurs – Synthèse bibliographique.” Entomologie Faunistique 71 (October 2018). https://doi.org/10.25518/2030-6318.4096.
  • Potts, Simon G., Vera Imperatriz-Fonseca, Hien T. Ngo, Jacobus C. Biesmeijer, Thomas D. Breeze, Lynn V. Dicks, Lucas A. Garibaldi, Rosemary Hill, Josef Settele, and Adam J. Vanbergen. “Rapport d’évaluation Sur Les Pollinisateurs, La Pollinisation et La Production Alimentaire, Résumé à l’attention Des Décideurs.” IPBES, 2016. http://www.fondationbiodiversite.fr/images/decisionspubliques/IPBES/resumes_ipbes_2016/rapport_V_longue_BD.pdf